PARTIE II, LIVRE VU. (1741.) 271
moins coûté de leur prouver ma reconnoissance que de la leurtémoigner assidûment. L'exactitude à écrire a toujours été au-dessus de mes forces; sitôt que je commence à me relâcher, lahonte et l’embarras de réparer ma faute me la font aggraver, etje n’écris plus du tout. J’ai donc gardé le silence et j’ai paru lesoublier. Parisot et Perrichon n’y ont pas même fait attention, etje les ai toujours trouvés les mêmes : mais on verra vingt ansaprès, dans M. Bordes, jusqu’où l’amour-propre d’un bel espritpeut porter la vengeance lorsqu’il se croit négligé.
Avant de quitter Lyon, je ne dois pas oublier une aimable per-sonne que j'y revis avec plus de plaisir que jamais, et qui laissadans mon cœur des souvenirs bien tendres ; c’est mademoiselleSerre, dont j’ai parlé dans ma première partie (*), et avec laquellej’avoïs renouvelé connoissance tandis que j’étois chez M. de Ma-blv. A ce voyage, ayant plus de loisir, je la vis davantage; moncœur se prit, et très vivement. J'eus quelque lieu de penser quele- sien ne m’étoit pas contraire; mais elle m’accorda une con-fiance qui m’ôtala tentation d’en abuser. Elle n’avoit rien, ni moinon plus; nos situations étoient trop semblables pour que nouspussions nous unir; et, dans les vues qui m’occupoient, j’étoisbien éloigné de songer au mariage. Elle m’apprit qu'un jeune né-gociant, appelé M. Genève, paroissoit vouloir s’attacher à elle. Jele vis chezel'e une fois ou deux : il me parut honnête homme, ilpassoit pour l’être. Persuadé qu’elle seroit heureuse avec lui, jedesirai qu’il l’épousât, comme il a fait dans la suite; et, pour nepas troubler leurs innocentes amours, je me hâtai de partir, fai-sant pour le bonheur de cette charmante personne des voeux quin’ont été exaucés ici-bas que pour un temps, hélas! bien court;car j’appris dans la suite qu’elle étoit morte au bout de deux outrois ans de mariage. Occupé de mes tendres regrets durant toutema route, je sentis et j’ai souvent senti depuis lors, en y repensant,que si les sacrifices qu’on fait au devoir et à la vertu coûtentà faire,on en est bien payé par les doux souvenirs qu’ils laissent au fonddu cœur.
Autant à mon précédent voyage j’avois vu Paris par son côté
(’) Voyez ci-devant, liv. IV, p. (71. — C'est certainement à celte demoisd'e qu'ilécrivit alors cette lettre d’amour si passionnée, la seule de ce genre que l’on remarquedans sa Correspondance, et qu'on trouvera dans cette partie de ses œuvres, sous lenom de mademoiselle * ", et à la date de (741. Voyez la note jointe à cette lettre, pourôter tout doute sur ce point.