284 LES CONFESSIONS,
gneur le Dauphin, étoit de la connoissance de ces deux dames etde celle de l’abbé Alary de l’Académie françoise, que je voyoisaussi quelquefois. Madame de Broglie sachant que l’ambassa-deur cherchoit un secréta're, me proposa. Nous entrâmes en pour-parler. Je demandons cinquante louis d’appointement, ce quiétoit bien peu dans une place où l’on est obligé de figurer. Il nevouloit me donner que cent pistoles, et que je fisse le voyage àmes frais. La proposition étoit ridicule. Nous ne pûmes nous ac-corder. M. de Francueil, qui faisoit ses efforts pour me retenir,l’emporta. Je restai, et M. de Montaigu partit, emmenant aveclui un autre secrétaire appelé M. Follau, qu’on lui avoit donnéau bureau des affaires étrangères. A peine furent-ils arrivés àVenise qu’ils se brouillèrent. Follau , voyant qu’il avoit affaire àun fou, le planta là; et M. de Montaigu, n’ayant qu’un jeuneabbé appelé M. deBinis, qui écrivoit sous le secrétaire et n’étoitpas en état d’en remplir la place, eut recours à moi. Le chevalierson frère, homme d’esprit, me tourna si bien , me faisant enten-dre qu’il y avoit des droits attachés à la place de secrétaire, qu’ilme fit accepter les mille francs. J'eus vingt louis pour mon voyage,et je partis.
( 1743—1744.) A Lyon j’aurois bien voulu prendre la routedu mont Cenis, pour voir en passant ma pauvre maman; mais jedescendis le Rhône et fus m’embarquer à Toulon , tant à causede la guerre et par raison d’économie, que pour prendre un pas-seport de M. de Mire poix, qui commandait alors en Provence, età qui j’étois adressé. M. de Montaigu, ne pouvant se passer demoi, m’écrivit lettres sur lettres pour presser mon voyage. Unincident le retarda.
C’étoit le temps de la peste de Messine. La flotte angloise yavoit mouillé, et visita la felouque sur laquelle j’étois. Cela nousassujettit en arrivant à Gênes, après une longue et pénible tra-versée, à une quarantaine de vingt-un jours. On donna le choixaux passagers de la faire à bord ou au lazaret, dans lequel onnous prévint que nous ne trouverions que les quatre murs, par-cequ’on n’avoit pas encore eu le temps de le meubler. Tous choi-sirent la felouque. L’insupportable chaleur, l’espace étroit, l’im-possibilité d’y marcher, la vermine, me firent préférer le lazaret,à tout risque. Je fus conduit dans un grand bâtiment à deux éta-ges , absolument nu, où je ne trouvai ni fenêtre, ni table, ni lit,ni chaise, pas même un escabeau pour m’asseoir, ni une botte de