PARTIE II, LIVRE vil. (1743-17 44.) 285
paille pour me coucher. On m'apporta mon manteau, mon sac denuit, mes deux malles; on ferma sur moi de grosses portes àgrosses serrures, et je restai là, maître de me promener à monaise de chambre en chambre et d’étage en étage, trouvant par-tout la même solitude et la même nudité.
Tout cela ne me fit pas repentir d’avoir choisi le lazaret plutôtque la felouque ; et, comme un nouveau Robinson, je me mis àm’arranger pour mes vingt-un jours comme j’aurois fait pourtoute ma vie. J’eus d’abord l’amusement d’aller à la chasse auxpoux que j’avois gagnés dans la felouque. Quand, à force dechanger de linge et de hardes, je me fus enfin rendu net, je pro-cédai à l'ameublement de la chambre que je m’étois choisie. Jeme fis un bon matelas de mes vestes et de mes chemises, des draps,de plusieurs serviettes que je cousus (a), une couverture de marobe de chambre, un oreiller de mon manteau roulé. Je me lisun siège d’une malle posée à plat, et une table de l’autre posée dechamp. Je tirai du papier, une écritoire; j’arrangeai en manièrede bibliothèque une douzaine de livresque j’avois. Bref, je m’ac-commodai si bien, qu’à l’exception des rideaux et des fenêtresj’étois presque aussi commodément à ce lazaret absolument nuqu’à mon jeu de paume de la rue Verdelet. Mes repas étaient ser-vis avec beaucoup de pompe; deux grenadiers, la baïonnette aubout du fusil, les escortoient ; l’escalier était ma salle à manger,le palier me servoit de table, la marche inférieure me servoit desiège ; et quand mon diner était servi, l’on sonnoit en se retirantune clochette pour m’avertir de me mettre à table. Entre mesrepas, quand je ne lisois ni n’écrivois , ou que je ne travailioispas à mon ameublement, j’allois me promener dans le cimetièredes protestants, qui me servoit de cour, ou je montois dans unelanterne qui donnoitsur le port, et d'où je pouvois voir entrer etsortir les navires. Je passai de la sorte quatorze jours ; et j’y au-rois passé la vingtaine entière sans m’ennuyer un moment, siM. de Jonville, envoyé de France, à qui je fis parvenir une let-tre vinaigrée, parfumée et demi-brûlée, n’eût fait abréger montemps de huit jours : je les allai passer chez lui, et je me trouvaimieux, je l’avoue, du gîte de sa maison que de celui du lazaret.11 me fit force caresses. Dupont, son secrétaire, était un bon gar-çon , qui me mena, tant à Gênes qu’à la campagne, dans plu-sieurs maisons où l’on s’amusoit assez : et je liai avec lui connois-(«) Vab. que je cousis.