200 LES CONFESSIONS,
roient pas aperçus qu'il y eût un ambassadeur de leur nation. Tou-jours éconduits sans qu’il voulût les entendre lorsqu’ils avoientbesoin de sa protection, ils se rebutèrent, et l’on n’en voyoit plusaucun ni à sa suite ni à sa table, où il 11e les invita jamais. Je fissouvent de mon chef ce qu’il auroit dû faire : je rendis aux Fran-çois qui avoient recours à lui ou à moi tous les services qui étoienten mon pouvoir. En tout autre pays j’aurois fait davantage; maisne pouvant voir personne en place à cause de la mienne, j’étoisforcé de recourir souvent au consul ; et le consul, établi dans lepays où il avoit sa famille, avoit des ménagements à garder quil’empêchoient de faire ce qu’il auroit voulu. Quelquefois cepen-dant, le voyant mollir et n’oser parler, je m’aventurois à des dé-marches hasardeuses, dont plusieurs m’ont réussi. Je m’en rap-pelle une dont le souvenir me fait encore rire. On ne se douteraitguère que c’est à moi que les amateurs du spectacle à Paris ontdû Coralline et sa sœur Camille : rien cependant n’est plus vrai.Véronèse, leur père, s’étoit engagé avec ses enfants pour la troupeitalienne; et après avoir reçu deux mille francs pour son voyage,au lieu de partir, il s’étoit tranquillement mis à Venise au théâtrede Saint-Luc ('), où Coraline, tout enfant qu’elle étoit encore,attiroit beaucoup de monde. M. le duc de Gesvres, comme pre-mier gentilhomme de la chambre, écrivit à l’ambassadeur pourréclamer le père et la fille. M. de Montaigu, me donnant la lettre,me dit pour toute instruction : Voyez cela. J’allai chez M. LeBlond le prier de parler au patricien à qui appartenoit le théâtrede Saint-Luc, et qui étoit, je crois, un Zustiniani, afin qu’il ren-voyât Véronèse, qui étoit engagé au service du roi. Le Blond,qui ne se soucioit pas trop de la commission , la fit mal. Zusti-niani battit la campagne, et Véronèse ne fut point renvoyé. J’é-tois piqué. L’on étoit en carnaval : ayant pris la bahute et le mas-que , je me fis mener au palais Zustiniani. Tous ceux qui virententrer ma gondole avec la livrée de l’ambassadeur furent frappés ;Venise n’avoit jamais vu pareille chose. J’entre, je me fais an-noncer sous le nom à'una siora maschera. Sitôt que je fus intro-duit, j’ôte mon masque et je me nomme. Le sénateur pâlit etreste stupéfait. Monsieur, lui dis-je en vénitien, c’est à regretque j’importune votre excellence de ma visite ; mais vous avez àvotre théâtre de Sain "-Luc un homme nommé Véronèse qui est
O) Je suis en doute si ce n'était point Saint-Samuel. Les noms propres m’échap-pent absolument.