PARTIE II, LIVRE VII (1/43-1744.) 299
ses faquins de gentilshommes. Il vouloit donc me garder et memater en me tenant loin de mon pays et du sien, sans argent poury retourner : et il auroit réussi peut-être s’il s’y fût pris modéré-ment. Mais Vitali, qui avoit d’autres vues, et qui vouloit me for-cer de prendre mon parti, en vint à bout. Dès que je vis que jeperdois toutes mes peines, que l’ambassadeur me faisoit des cri-mes de mes services au lieu de m’en savoir gré, que je n’avoisplus à espérer chez lui que désagréments au-dedans, injustice au-dehors, et que, dans le décri général où il s’étoit mis, ses mau-vais offices pouvoient me nuire sans que les bons pussent me ser-vir, je pris mon parti et lui demandai mon congé, lui laissant letemps de se pourvoir d’un secrétaire. Sans me dire ni oui ni non,il alla toujours son train. Voyant que rien n’alloit mieux et qu’ilne se mettoit en devoir de chercher personne, j’écrivis à son frère,et, lui détaillant mes motifs, je le priai d’obtenir mon congé deson excellence, ajoutant que de manière ou d’autre il m’étoit im-possible de rester. J’attendis long-temps et n’eus point de réponse.Je eommençois d’être fort embarrassé ; mais l’ambassadeur reçutenfin une lettre de son frère. Il falloit qu’elle fût vive; car, quoi-qu’il fût sujet à des emportements très féroces, je ne lui en visjamais un pareil. Après des torrents d’injures abominables , nesachant plus que dire, il m’accusa d’avoir vendu ses chiffres. Jeme mis à rire, et lui demandai d’un ton moqueur s’il eroyoit qu’ily eut dans tout Venise un homme assez sot pour en donner unéeu. Cette réponse le fit éeumer de rage. Il fit mine d’appeler sesgens pour me faire , dit-il, jeter par la fenêtre. Jusque là j’avoisété fort tranquille; mais à cette menace la colère et l’indignationme transportèrent à mon tour. Je m’élançai vers la porte ; et aprèsavoir tiré le bouton qui la fermoit en dedans : Non pas, mon-sieur le comte, lui dis-je en revenant à lui d’un pas grave ; vosgens ne se mêleront pas de cette affaire, trouvez bon qu’elle sepasse entre nous. Mon action, mon air le calmèrent à l’instantmême : la surprise et l’effroi se marquèrent dans son maintien.Quand je le vis revenu de sa furie, je lui fis mes adieux en peude mots ; puis, sans attendre sa réponse, j’allai rouvrir la porte,je sortis, et passai posément dans l’anti-cbambre au milieu de sesgens, qui se levèrent à l’ordinaire, et qui, je crois, m’auroientplutôt prêté main-forte contre lui, qu’à lui contre moi. Sans re-monter chez moi, je descendis l'escalier tout de suite, et sortissur-le-champ du palais pour n’y plus rentrer.