208 LES CONFESSIONS.
renoncer. La première marque que je reçus de sa mauvaise vo-lonté fut à l’occasion d’un dîner qu’il devoit donner à M. le duc deModène et à sa famille, qui étoient à Venise, et dans lequel il mesignifia que je n’aurois pas place à sa table. Je lui répondis, piqué,mais sans me fâcher, qu’ayant l’honneur d’y dîner journellement,si M. le duc de Modène exigeoit que je m’en abstinsse quand ily viendrait, il étoit de la dignité de son excellence et de mondevoir de n’y pas consentir. Comment ! dit-il avec emportement,mon secrétaire, qui même n’est pas gentilhomme, prétend dîneravec un souverain, quand mes gentilshommes n’y dînent pas !Oui, monsieur, lui répliquai-je; le poste dont m’a honoré votreexcellence m’ennoblit si bien tant que je le remplis, que j’ai mêmele pas sur vos gentilshommes ou soi disant tels, et suis admis oùils ne peuvent l’être. Vous n’ignorez pas que , le jour que vousferez votre entrée publique , je suis appelé par l’étiquette , et parun usage immémorial, à vous y suivre en habit de cérémonie età l’honneur d’y dîner avec vous au palais de Saint Marc ; et je nevois pas pourquoi un homme qui peut et doit manger en publicavec le doge et le sénat de Venise, ne pourrait pas manger enparticulier avec M. le duc de Modène. Quoique l’argument fûtsans réplique, l’ambassadeur ne s’y rendit point : mais nous n’eû-mes pas occasion de renouveler la dispute, M. le duc de Modènen’étant point venu dîner chez lui.
Dès-lors il ne cessa de me donner des désagréments, de me fairedes passe-droits, s’efforçant de m’ôter les petites prérogatives at-tachées à mon poste pour les transmettre à son cher Vitali ; et jesuis sûr que s’il eût osé l’envoyer au sénat à ma place, il l’auraitfait. Il employoit ordinairement l’abbé de Binis pour écrire dansson cabinet ses lettres particulières : il se servit de lui pour écrireà M. de Maurepas une relation de l’affaire du capitaine Olivet,dans laquelle, loin de lui faire aucune mention de moi qui seulm’en étois mêlé, il m’ôtoit même l’honneur du verbal, dont il luienvoyoit un double, pour l’attribuer à Patizel qui n'avoit pas ditun seul mot. Il vouloit me mortifier et complaire à son favori,mais non pas se défaire de moi. Il sentoit qu’il ne lui seroit plusaussi aisé de me trouver un successeur qu’à M. Follau, qui l’avoitdéjà fait connoitre. Il lui falloit absolument un secrétaire qui sûtl’italien, à cause des réponses du sénat ; qui fit toutes ses dépêches, toutes ses affaires, sans qu’il se mêlât de rien ; qui joignît aumérite de bien servir la bassesse d’être le complaisant de messieurs