PARTIE II, EIVRE VII. (1743-1744.) 301
qu’ou nomme ainsi. Je ne changeai pas de goût à Venise ; maismes occupations, qui d’ailleurs m’en auroient empêché , rendi-rent plus piquantes les récréations simples que je me permettois.La première et la plus douce étoit la société des gens de mérite,MM. Le Blond, de Saint-Cyr, Garrio, Altuna, et un gentil-homme forlan (*), dont j’ai grand regret d'avoir oublié le nom,et dont je ne me rappelle point sans émotion l’aimable souvenir :c’étoit, de tous les hommes que j’ai connus dans ma vie, celuidont le cœur ressembioit le plus au mien. Nous étions liés aussiavec deux ou trois Anglois pleins d’esprit et de connoissances,passionnés de la musique ainsi que nous. Tous ces messieursavoient leurs femmes , ou leurs amies , ou leurs maîtresses ; cesdernières presque toutes filles à talents, chez lesquelles on fai-soit de la musique ou des bals. On y jouoit aussi, mais très peu ;les goûts vifs, les talents, les spectacles nous rendoient cet amu-sement insipide. Le jeu n’est que la ressource des gens ennuyés.J’avois apporté de Paris le préjugé qu’on a dans ce pays-là contrela musique italienne ; mais j’avois aussi reçu de la nature cettesensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas.J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle inspire à ceuxqui sont faits pour en juger. En écoutant les barcarolles, je trou-vois que je n’avois pas ouï chanter jusqu’alors; et bientôt jem’engouai tellement de l’opéra, qu’ennuyé de babiller, mangeret jouer dans les loges, quand je n’aurois voulu qu’écouter, jeme dérobois souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté.Là, tout seul, enfermé dans ma loge, je me livrois, malgré lalongueur du spectacle, au plaisir d’en jouir à mon aise et jusqu’àla fin. Un jour, au théâtre de’Saint-Chrysostome, je m’endormis,et bien plus profondément que je n’aurois fait dans mon lit. Lesairs bruyants et brillants ne me réveillèrent point ; mais quipourroit exprimer la sensation délicieuse que me firent la douceharmonie et les chants angéliques de celui qui me réveilla! Quelréveil, quel ravissement, quelle extase, quand j’ouvris au mêmeinstant les oreilles et les yeux ! Ma première idée fut de mecroire en paradis. Ce morceau ravissant, que je me rappelle en-core et que je n’oublierai de ma vie, commençoit ainsi :
Conservami la bella
Che si m’accende il cor.
(*) C’est le nom par lequel on désigne les habitants du Frioul : de là est venue ladanse appelée forlane. Voyez ce mot au Dictionnaire de Musique,