PARTIE II, LIVRE VII. ( 1743 - 1744 .) 305 >
me persuadant que j’étois conformé d'une façon particulière à ne-pouvoir pas aisément être infecté ; et, quoique je me sois moinsexposé peut-être qu’aucun autre homme à cette expérience, masanté de ce côté n’ayant jamais reçu d’atteinte, m’est une preuveque le chirurgien avoit raison. Cette opinion cependant ne m’ajamais rendu téméraire; et, si je tiens en effet cet avantage de lanature, je puis dire que je n’en ai pas abusé.
Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, fut d’une es-pèce bien différente, et quant à son origine, et quant à ses effets.J’ai dit que le capitaine Olivetm’avoit donné à diner sur son bord,et que j’y avois mené le secrétaire d’Espagne. Je m’attendois au-salut du canon. L’équipage nous reçut en baie; mais il n’y eutpas une amorce brûlée ; ce qui me mortifia beaucoup, à cause deCarrio, que je vis en être un peu piqué ; et il étoit vrai que sur lesvaisseaux marchands on accordoit le salut du canon à des gensqui nenous valoient certainement pas : d’ailleurs, je croyois avoirmérité quelque distinction du capitaine. Je ne pus me déguiser,parceque cela m’est toujours impossible ; et quoique le diner fûttrès bon, et qu’Olivet en fit très bien les honneurs, je le commen-çai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant encore moins.
A la première santé, du moins, j’attendois une salve : rien. Car-rio , qui me lisoit dans l’ame, rioit de me voir grogner comme unenfant. Au tiers du dîner, je vois approcher une gondole. Ma foi,monsieur, me dit le capitaine, prenez garde à vous, voici l’enne-mi. Je lui demande ce qu’il veut dire : il répond en plaisantant.La gondole aborde, et j’en vois sortir une jeune personne éblouis-sante , fort coquettement mise et fort leste , qui dans trois sautsfut dans ia chambre; et je la vis établie à côté de moi avant quej’eusse aperçu qu’on y avoit mis un couvert. Elle étoit aussi char-mante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne par-loit qu’italien ; son accent seul eût suffi pour me tourner la tête.Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe unmoment, puis s’écriant, Bonne Vierge! ah! mon cher Brémond,qu’il y a de temps que je ne t’ai vu ! se jette entre mes bras, collesa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grandsyeux noirs à l’orientale lançoient dans mon cœur des traits defeu ; et quoique la surprise fit d’abord quelque diversion, la vo-lupté me gagna très rapidement, au point que, malgré les specta-teurs, il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même ; carj’étois ivre ou plutôt furieux. Quand elle me yit au point où elle
13 .