304 LES CONFESSIONS,
pas aller sur les brisées d’un ami, je savois que partout, et sur-tout à Venise, avec une bourse aussi mal garnie on ne doit pas semêler de faire le galant. Je n’avois pas perdu la funeste habitudede donner le change à mes besoins ; et, trop occupé pour sentirvivement ceux que le climat donne, je vécus près d’un an danscette ville aussi sage que j’avois fait à Paris, et j’en suis repartiau bout de dix-huit mois sans avoir approché du sexe que deuxseules fois, par les singulières occasions que je vais dire.
La première me fut procurée par l’honnête gentilhomme Vitali,quelque temps après l’excuse que je l’obligeai de me demanderdans toutes les formes. On parloit à table des amusements de Ve-nise. Ces messieurs me reprochoient mon indifférence pour leplus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes véni-tiennes, et disant qu’il n’y en avoit point au monde qui les va-lussent. Dominique dit qu’il falloit que je fisse connoissance avecla plus aimable de toutes ; qu’il vouloit m’y mener, et que j’en se-rois content. Je me mis à rire de cette offre obligeante; et lecomte Peati, homme déjà vieux et vénérable, dit avec plus defranchise que je n’en aurois attendu d’un Italien, qu’il mecroyoit trop sage pour me laisser mener chez des filles par monennemi. Je n’en avois en effet ni l’intention ni la tentation ; etmalgré cela, par une de ces inconséquences que j’ai peine à com-prendre moi-même, je finis par me laisser entraîner, contre mongoût, mon cœur, ma raison, ma volonté même, uniquement parfoiblesse, par honte de marquer de la défiance, et, comme on ditdans ce pays-là, per non parer troppo coglione. La padoanachez qui nous allâmes étoit d’une assez jolie figure, belle même,mais non pas d’une beauté qui me plût. Dominique me laissa chezelle. Je fis venir des sorbetti, je la fis chanter, et au bout d’unedemi-heure je voulus m’en aller, en laissant sur la table un du-cat; mais elle eut le singulier scrupule de n’en vouloir pointqu’elle ne l’eût gagné, et moi la singulière bêtise de lever sonscrupule. Je m’en revins au palais, si persuadé que j’étais poi-vré, que la première chose que je fis en arrivant fut d’envoyerchercher le chirurgien pour lui demander des tisanes. Rien nepeut égaler le malaise d’esprit que je souffris durant trois se-maines , sans qu’aucune incommodité réelle , aucun signe appa-rent le justifiât. Je ne pouvois concevoir qu’on pût sortir impuné-ment des bras de la padoana. Le chirurgien lui-même eut toutela peine imaginable à me rassurer. Il n’en put venir à bout qu’en