PARTIE II, LIVRE MI. ( 1743 - 1744 .) 313
Achevons, pour n'y plus revenir, ce qui me reste à dire deM. de Montaigu. Je lui avois dit dans nos démêlés qu’il ne lui fal-loit pas un secrétaire, mais un clerc de procureur. Il suivit cetavis, et me donna réellement pour successeur un vrai procureur,qui dans moins d’un an lui vola vingt ou trente mille livres. Ille chassa, le fit mettre en prison, chassa ses gentilshommes avecesclandre et scandale, se fit partout des querelles, reçut des af-fronts qu’un valet n’endureroit pas, et finit, à force de folies, parse faire rappeler et renvoyer planter ses choux. Apparemmentque, parmi les réprimandes qu’il reçut à la cour, son affaire avecmoi ne fut pas oubliée : du moins, peu de temps après son retour,il m’envoya son maître - d'hôtel pour solder mon compte et medonner de l’argent. J’enmanquois dans cemoment-là; mesdettesde Venise, dettes d’honneur si jamais il en fut, me pesoient sur lecœur. Je saisis le moyen qui se présentoit de les acquitter, demême que le billet de Zanetto Nani. Je reçus ce qu’on voulut medonner; je payai toutes mes dettes, et je restai sans un sou,comme auparavant, mais soulagé d’un poids qui m’étoit insup-portable. Depuis lors je n’ai plus entendu parler de M. de Mon-taigu qu’à sa mort, que j’appris par la voix publique. Que Dieufasse paix à ce pauvre homme! Il étoit aussi propre au métierd’ambassadeur que je l’avois été dans mon enfance à celui degrapignan. Cependant il n’a voit tenu qu’à lui de se soutenir ho-norablement par mes services, et de me faire avancer rapidementdans l’état auquel le comte de Gouvon m’avoit destiné dans majeunesse, et dont par moi seul je m’étois rendu capable dans unâge plus avancé.
La justice et l'inutilité de mesplaintes me laissèrent dansl’ameun germe d’indignation contre nos sottes institutions civiles, oùle vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés àje ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre,et qui ne fait qu’ajouter la sanction de l’autorité publique à l’op-pression du foible et à l’iniquité du fort. Deux choses empêchèrentce germe de se développer pour lors comme il a fait dans la suite :l’une, qu’il s’agissoit de moi dans cette affaire, et que l’intérêtprivé, qui n’a jamais rien produit de grand et de noble, ne sauroittirer de mon cœur les divins élans qu’il n’appartient qu’au pluspur amour du j uste et du beau d’y produire ; l’autre fut le charmede l'amitié, qui tempéroit et calmoit ma colère par l’ascendantd’un sentiment plus doux. J’avois fait connoissance à Venise avec1 . 14