312 LES CONFESSIONS,
trouvai que dans les bureaux et dans le public tout le monde étoitscandalisé des folies de l’ambassadeur. Malgré cela, malgré lecri public dans Venise, malgré les preuves sans réplique que j’ex-hibois, je ne pus obtenir aucune justice. Loin d’avoir ni satisfac-tion ni réparation, je fus même laissé à la discrétion de l’ambassa-deur pour mes appointements, et cela par l’unique raison que,n’étant pas François, je n’avois pas droit à la protection nationale,et que c’étoit une affaire particulière entre lui et moi. Tout lemonde convint avec moi que j’étois offensé, lésé, malheureux ;que l’ambassadeur étoit un extravagant cruel, inique, et que toutecette affaire le déshonoroit à jamais. Mais quoi ! il étoit l’ambas-sadeur ; je n’étois, moi, que le secrétaire. Le bon ordre, ou cequ’on appelle ainsi, vouloit que je n’obtinsse aucune justice, et jen’en obtins aucune. Je m’imaginai qu’à force de crier et de traiterpubliquement ce fou comme il le méritoit, on me diroit à la fin deme taire ; et c’étoit ce que j’attendois, bien résolu de n’obéirqu’après qu’on auroit prononcé. Mais il n’y avoit point alors deministre des affaires étrangères. On me laissa clabauder, on m’en-couragea même, on faisoit chorus ; mais l’affaire en resta toujourslà, jusqu’à ce que, las d’avoir toujours raison et jamais justice,je perdis enfin courage, et plantai là tout.
La seule personne qui me reçut mal, et dont j’aurois le moinsattendu cette injustice, fut madame de Beuzenval. Toute pleinedes prérogatives du rang et de la noblesse, elle ne put jamais semettre dans la tête qu’un ambassadeur pût avoir tort avec son se-crétaire. L’accueil qu’elle me fit fut conforme à ce préjugé. J’en fussi piqué, qu’en sortant de chez elle je lui écrivis une des fortes etvives lettres que j’aie peut-être écrites, et n’y suis jamais retourné.Le P. Castel me reçut mieux; mais à travers le patelinage jésui-tique, je le vis suivre assez fidèlement une des grandes maximesde la société, qui est d’immoler toujours le plus foible au pluspuissant. Le vif sentiment de la justice de ma cause et ma fierténaturelle ne me laissèrent pas endurer patiemment cette partia-lité. Je cessai de voir leP. Castel, et par-là d’aller aux jésuites, oùje ne connoissois que lui seul. D’ailleurs l’esprit tyrannique et in-trigant de ses confrères, si différent de la bonhomie du bon P. He-met, me donnoit tant d’éloignement pour leur commerce, que jen’en ai vu aucun depuis ce temps-là, si ce n’est le P. Berthier,que je vis deux ou trois fois chez M. Dupin, avec lequel iUravail-loit de toute sa force à la réfutation de Montesquieu.