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Tome premier.
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PARTIE II, LIVRE VII. ( 1743-1 74 - 1 . ) 315

vu que lui seul de tolérant depuis que j’existe. 11 ne s’est jamaisinformé d’aucun homme comment il pensoit en matière de reli-gion. Que son ami fût juif, protestant, Turc, bigot, athée, peu luiimportait, pourvu qu’il fût honnête homme. Obstiné, têtu pourdes opinions indifférentes, dès qu’il s’agissoit de religion, mêmede morale, il se recueilloit, se taisoit, ou disoit simplement : Jene suis chargé que de moi. Il est incroyable qu’on puisse associerautant d’élévation d’ame avec un esprit de détail porté jusqu’à laminutie. Il partageoit et fixoit d’avance l’emploi de sa journéepar heures, quarts d’heure et minutes, et suivoit cette distribu-tion avec un tel scrupule, que si l’heure eût sonné tandis qu’illisoit sa phrase, il eût fermé le livre sans achever. De toutes cesmesures de temps ainsi rompues, il y en avoit pour telle étude, ily en avoit pour telle autre ; il y en avoit pour la réflexion, pourla conversation, pour l’office, pour Locke, pour le rosaire, pourles visites, pour la musique , pour la peinture; et il n’y avoit niplaisir, ni tentation, ni complaisance qui pût intervertir cet ordre;un devoir à remplir seul l’auroit pu. Quand il me faisoit la listede ses distributions, afin que je m’y conformasse, je commençoispar rire, et je finissois par pleurer d’admiration. Jamais il ne gè-noit personne ni ne supportait la gêne ; il brusquoit les gens quipar politesse voûtaient le gêner. Il était emporté sans être bou-deur. Je l’ai vu souvent en colère, mais je ne l’ai jamais vu fâché.Rien n’étoit si gai que son humeur : il entendoit raillerie et il ai-moit à railler; il y brilloit même, et il avoit le talent de l’épi-gramme. Quand on l’animoit il étoit bruyant et tapageur enparoles, sa voix s’entendoit de loin; mais, tandis qu’il crioit, onle voyoit sourire, et, tout à travers ses emportements, il lui venoitquelque mot plaisant qui faisoit éclater tout le monde. Il n'avoitpas plus le teint espagnol que le flegme. Il avoit la peau blan-ehe, les joues colorées, les cheveux d’un châtain presque blond.Il étoit grand et bien fait. Son corps fut formé pour loger soname.

Ce sage de cœur ainsi que de tête se connoissoit en hommes, etiut mon ami. C’est toute ma réponse à quiconque ne l’est pas.Nous nous liâmes si bien que nous fîmes le projet de passer nosjours ensemble. Je devois, dans quelques années, aller à Ascoytiapour vivre avec lui dans sa terre. Toutes les parties de ce projetfurent arrangées entre nous la veille de son départ. Il n’y manquaque ce qui ne dépend pas des hommes dans les projets les mieux