316 LES CONFESSIONS,
concertés. Les événements postérieurs, mes désastres, son ma-riage, sa mort enfin, nous ont séparés pour toujours.
On diroit qu’il n’y a que les noirs complots des méchants quiréussissent; les projets innocents des bons n’ont presque jamaisd'accomplissement.
Ayant senti l’inconvénient de la dépendance, je me promis biende ne m’y plus exposer. Ayant vu renverser dès leur naissanceles projets d’ambition que l’occasion m’avoit fait former, rebutéde rentrer dans la carrière que j’avois si bien commencée, et dontnéanmoins je venois d etre expulsé, je résolus de ne plus m’atta-cher à personne, mais de rester dans l’indépendance en tirantparti de mes talents, dont enfin je commençois à sentir la mesure,et dont j’avois trop modestement pensé jusqu’alors. Je repris letravail de mon opéra, que j’avois interrompu pour aller à Venise ;et, pour m’y livrer plus tranquillement, après le départ d'Altuna,je retournai loger à mon ancien hôtel Saint- Quentin, qui, dansun quartier solitaire et peu loin du Luxembourg, m’étoit pluscommode pour travailler à mon aise que la bruyante rue Saint-Honoré. Là m’altendoitla seule consolation réelle que le ciel m’aitfait goûter dans ma misère, et qui seule me la rend supportable.Ceci n’est pas une connoissance passagère; je dois entrer dansquelque détail sur la manière dont elle se fit.
Nous avions une nouvelle hôtesse qui étoit d’Orléans. Elle pritpour travailler en linge une fille de son pays, d’environ vingt-deux à vingt-trois ans, qui mangeoit avec nous ainsi que l’hôtesse.Cette fille, appelée Thérèse LeVasseur, étoit de bonne famille;son père étoit officier de la monnoie d’OrléaDS, sa mère étoitmarchande. Ils avoient beaucoup d’enfants. La monnoie d’Or-léans n’allant plus, le père se trouva sur le pavé; la mère, ayantessuyé des banqueroutes, fit mal ses affaires, quitta le commerce,et vint à Paris avec son mari et sa fille, qui les nourrissoit toustrois de son travail.
La première fois que je vis paraître cette fille à tables je fusfrappé de son maintien modeste et plus encore de son regard vifet doux, qui pour moi n’eut jamais son semblable. La table étoitcomposée, outre M. de Bonnefond, de plusieurs abbés irlandois,gascons, et autres gens de pareille étoffe. Notre hôtesse elle-mêmeavoit rôti le balai : il n’y avoit là que moi seul qui parlât et secomportât décemment. On agaça la petite ; je pris sa défense.Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n’aurois eu na-