PARTIE II, LIVRE VIII. ; 1750-1752.) 351
tout l’avantage que j’en pouvois tirer pour le parti que j’étoisprêt à prendre ; et je jugeai qu’un copiste de quelque célébritédans les lettres ne manqueroit vraisemblablement pas de travail.
Sitôt que ma résolution fut bien prise et bien confirmée, j’écri-vis un billet à M. de Francueil pour lui en faire part, pour le re-mercier , ainsi que madame Dupin, de toutes leurs bontés, etpour leur demander leur pratique. Francueil ne comprenant rienà ce billet, et me croyant encore dans le transport de la fièvre,accourut chez moi; mais il trouva ma résolution si bien prise,qu’il ne put parvenir à l’ébranler. 11 alla dire à madame Dupinet à tout le monde que j’étois devenu fou ; je laissai dire, et j’allaimon train. Je commençai ma réforme par ma parure; je quittaila dorure et les bas blancs; je pris une perruque ronde ; je posail’épée ; je vendis ma montre, en me disant avec une joie in-croyable : Grâce au ciel, je n’aurai plus besoin de savoir l’heurequ’il est. M. de Francueil eut l’honnêteté d’attendre assez long-temps encore avant de disposer de sa caisse. Enfin, voyant monparti bien pris, il la remit à M. d’Alibard, jadis gouverneur dujeune Chenonceaux, et connu dans la botanique par sa Flora Pa-risiensis ( 1 ).
Quelque austère que fût ma réforme somptuaire, je ne l’éten-dis pas d’abord jusqu’à mon linge, qui étoit beau et en quantité,reste de mon équipage de Venise, et pour lequel j’avois un atta-chement particulier. A force d'en faire un objet de propreté,j'en avois fait un objet de luxe, qui ne laissoit pas de m’être coû-teux. Quelqu’un me rendit le bon office de me délivrer de cetteservitude. La veille de Noël, tandis que les gouverneuses étaientà vêpres et que j’étois au concert spirituel, on força la porte d’ungrenier où étoit étendu tout notre linge après une lessive qu’onvenoit de faire. On vola tout, et entre autres quarante-deux che-mises à moi, de très belle toile, et qui faisoient le fond de magarde-robe en linge. A la façon dont les voisins dépeignirent unhomme qu’on avoit vu sortir de l’hôtel, portant des paquets à lamême heure, Thérèse et moi soupçonnâmes son frère, qu’on sa-voit être un très mauvais sujet. La mère repoussa vivement cesoupçon ; mais tant d’indices le confirmèrent, qu’il nous resta ,malgré qu’elle en eût. Je n’osai faire d’exactes recherches, de
0) Je ne doute pas que tout ceci ne soit maintenant conté bien différemment par.Francueil et ses consorts ; mais je m’en rapporte à ce qu’il en dit alors et longtempsaprès à tout le monde, jusqu’à la formation du complot, et dont les gens de bon senset de bonne foi ont du conserver le souvenir.