352 LES CONFESSIONS,
peur de trouver plus que je n’aurois voulu. Ce frère ne se montraplus chez moi, et disparut enfin tout-à-fait. Je déplorai le sortde Thérèse et le mien détenir à une famille si mêlée, et je l’exlior-tai plus que jamais de secouer un joug aussi dangereux. Cetteaventure me guérit de la passion du beau linge, et je n’en ai pluseu depuis (a) que de très commun, plus assortissant au reste demon équipage.
Ayant ainsi complété ma réforme, je ne songeai plus qu’à larendre solide et durable, en travaillant à déraciner de mon cœurtout ce qui tenoit encore au jugement des hommes, tout ce quipouvoit me détourner, par la crainte du blâme , de ce qui étoitbon et raisonnable en soi. A l’aide du bruit que faisoit mon ou-vrage, ma résolution fit du bruit aussi, et m’attira des pratiques;de sorte que je commençai mon métier avec assez de succès.Plusieurs causes cependant m’empêchèrent d’y réussir commej'aurois pu faire en d’autres circonstances. D’abord, ma mauvaisesanté. L’attaque que je venois d’essuyer eut des suites qui nem’ont laissé jamais aussi bien portant qu’auparavant; et je croisque les médecins auxquels je me livrai me firent bien autant demal que la maladie. Je vis successivement Morand, Duran, Hel-vétius, Malouin, Thierry, qui, tous très savants, tous mes amis,me traitèrent chacun à sa mode, ne me soulagèrent point, etm’affoiblirent considérablement. Plus je m’asservissois à leurdirection, plus je devenois jaune, maigre, foible. Mon imagi-nation , qu’ils effarouchoient, mesurant mon état sur l’effet deleurs drogues, ne me montroit avant la mort qu’une suite de souf-frances, les rétentions, la gravelle, la pierre. Tout ce qui soulageles autres, les tisanes, les bains, la saignée, empiroit mes maux.M’étant aperçu que les sondes de Daran, qui seules me faisoientquelque effet, et sans lesquelles je ne croyois plus pouvoir vivre,ne me donnoient cependant qu’un soulagement momentané, jeme mis à faire, à grands frais, d’immenses provisions de sondes,pour pouvoir en porter toute ma vie, même au cas que Daranvint à manquer. Pendant huit ou dix ans que je m’en suis servisi souvent, il faut, avec tout ce qui’m’en reste, que j’en aie achetépour cinquante louis. On sent qu’un traitement si coûteux, sidouloureux, si pénible, ne me laissoit pas travailler sans distrac-tion, et qu’un mourant ne met pas une ardeur bien vive à gagnerson pain quotidien.
(o) Vab. n'en ai plus eu depuis lors que....