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Tome premier.
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357
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PARTIE II, LIVRE VIII. (1750-1752.) 357

Grimm eut par eux des liaisons. J’excepte le seul abbé Raynaï,qui, quoique son ami, se montra des miens, et m’offrit dansl’occasion sa bourse avec une générosité peu commune. Mais jeeonnoissois l'abbé Raynal long-temps avant que Grimm le connûtlui-même, et je lui avois toujours été attaché depuis un procédéplein de délicatesse et d’honnêteté qu’il eut pour moi dans uneoccasion bien légère, mais que je n’oubliai jamais.

Cet abbé Raynal est certainement un ami chaud. J’en eus lapreuve à peu près dans le temps dont je parle envers le mêmeGrimm , avec lequel il étoit étroitement lié. Grimm, après avoirvu quelque temps de bonne amitié mademoiselle Fel, s’avisa toutd’un coup d’en devenir éperdument amoureux, et de vouloir sup-planter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisitce nouveau prétendant. Celui-ci prit l’affaire au tragique, et s’a-visa d’en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plusétrange maladie dont jamais peut-être on ait oui parler. Il passoitles jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bienouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger,sans bouger, paroissant quelquefois entendre, mais ne répondantjamais, pas même par signe; et du reste sans agitation, sansdouleur, sans fièvre, et restant là comme s’il eût été mort. L’abbéRaynal et moi nous partageâmes sa garde ; l’abbé, plus robusteet mieux portant, y passoit les nuits , moi les jours, sans le quit-ter jamais ensemble; et l’un ne partait jamais que l'autre ne fûtarrivé. Le comte de Frièse, alarmé, lui amena Senac, qui, aprèsl’avoir bien examiné, dit que ce ne seroit rien, et n’ordonna rien.Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenancedu médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le maladeresta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoique ce fût, que des cerises confites que je lui mettois de temps entemps sur la langue, et qu’il avaloit fort bien. Un beau matin ilse leva, s’habilla, et reprit son train de vie ordinaire, sans quejamais il m’ait reparlé , ni, que je sache, à l’abbé Raynal, ni àpersonne, de cette singulière léthargie, ni des soins que nous luiavions rendus tandis qu’elle avoit duré.

Cette aventure ne laissa pas de faire du bruit ; et c’eût été réel-lement une anecdote merveilleuse, que la cruauté d’une fille d’O-péra eût fait mourir un homme de désespoir. Cette belle passionmit Grimm à la mode; bientôt il passa pour un prodige d’amour,d’amitié, d’attachement de toute espèce. Cette opinion le fit re-