356 LES CONFESSIONS,
m’y pouvoir assujettir, je m’avisai d’en prendre un à moi quim’en dispensât. Ma sotte et maussade timidité, que je ne pouvoisvaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bien-séances , je pris, pour m’enhardir, le parti de les fouler aux pieds.Je me fis cynique et caustique par honte; j’affectai de mépriserla politesse que je ne savois pas pratiquer. Il est vrai que cetteâpreté , conforme à mes nouveaux principes, s’ennoblissoit dansmon ame, y prenoit l’intrépidité de la vertu; et c’est, je l’osedire, sur cette auguste base qu’elle s’est soutenue mieux et pluslong-temps qu’on n’auroit dù l’attendre d’un effort si contraire àmon naturel. Cependant, malgré la réputation de misanthropieque mon extérieur et quelques mots heureux me donnèrent dansle monde , il est certain que, dans le particulier, je soutins tou-jours mal mon personnage ; que mes amis et mes connoissancesmenoient cet ours si farouche comme un agneau , et que, bor-nant mes sarcasmes à des vérités dures, mais générales, je n’aijamais su dire un mot désobligeant à qui que ce fût.
Le Devin du village acheva de me mettre à la mode, et bien-tôt il n’y eut pas d’homme plus recherché que moi dans Paris.L’histoire de cette pièce, qui fait époque, tient à celle des liai-sons que j’avois pour lors. C’est un détail dans lequel je dois en-trer, pour l’intelligence de ce qui doit suivre.
.T’avois un assez grand nombre de connoissances, mais deuxseuls amis de choix, Diderot et Grimm. Par un effet du désir quej’ai de rassembler tout ce qui m’est cher, j’étois trop l’ami detous les deux pour qu’ils ne le fussent pas bientôt l’un de l’autre..Te les liai ; ils se convinrent, et s’unirent encore plus étroitemententre eux qu’avec moi. Diderot avoit des connoissances sans nom-bre ; mais Grimm, étranger et nouveau venu, avoit besoin d’enfaire. Je ne demandois pas mieux que de lui en procurer. Je luiavois donné Diderot, je lui donnai Gauffeeourt. Je le menai chezmadame de Chenonceaux, chez madame d’Épinay, chez le barond’Holbach, avec lequel je me trouvois lié presque malgré moi.Tous mes amis devinrent les siens, cela étoit tout simple : maisaucun des siens ne devint jamais le mien, voilà ce qui l’étoitmoins. Tandis qu’il logeoit chez le comte de Frièse, il nous don-noit souvent à dîner chez lui ; mais jamais je n’ai reçu aucun té-moignage d’amitié ni de bienveillance du comte de Frièse ni ducomte de Schomberg, son parent, très familier avec Grimm, nid’aucune des personnes, tant hommes que femmes, avec lesquelles