PARTIE II, LIVRE VIII. ( 1750-1752. ) 359
ainsi commencèrent entre nous des liaisons qui me le rendronttoujours cher, et à qui je dois de savoir, outre le témoignage demon propre cœur, que la droiture et la probité peuvent s’allierquelquefois avec la culture des lettres. W
Beaucoup d’autres liaisons moins solides, etdontjenefaispasici mention, furent l’effet de mes premiers succès, et durèrentjusqu’à ce que la curiosité fut satisfaite. J’étois un homme si tôtvu , qu’il n’y avoit rien à voir de nouveau dès le lendemain. Unefemme cependant, qui me rechercha dans ce temps-là, tint plussolidement que toutes les autres : ce fut madame la marquise deCréqui, nièce de M. le bailli de Froulay, ambassadeur de Malte,dont le frère avoit précédé M. de Montaigu dans l’ambassade deVenise, et que j’avois été voir à mon retour de ce pays-là. Ma-dame de Créqui m’écrivit ; j’allai chez elle : elle me prit en amitié.J’y dînois quelquefois ; j’y vis plusieurs gens de lettres, et entreautres M. Saurin, l’auteur de Spartacus, de Barneveldt, etc.,devenu depuis lors mon très cruel ennemi, sans que j’en puisseimaginer d’autre cause, sinon que je porte le nom d’un hommeque son père a bien vilainement persécuté.
On voit que, pour un copiste qui devoit être occupé de sonmétier du matin jusqu’au soir, j’avois bien des distractions quine rendoient pas ma journée fort lucrative, et qui m’empêi hoientd’être assez attentif à ce que je faisois pour le bien faire ; aussiperdois-je à effacer ou gratter mes fautes, ou à recommencer mafeuille, plus de la moitié du temps qu’on me laissoit. Cette impor-tunité me rendoit de jour en jour Paris plus insupportable, et mefaisoit rechercher la campagne avec ardeur. J’allai plusieurs foispasser quelques jours à Marcoussis, dont madame Le Vasseurconnoissoit le vicaire, chez lequel nous nous arrangions tous defaçon qu’il ne s’en trouvoit pas mal. Grimm y vint une fois avecnous ('). Le vicaire avoit de la voix, chantoit bien ; et, quoiqu’ilne sût pas la musique, il apprenoit sa partie avec beaucoup defacilité et de précision. Nous y passions le temps à chanter mestrio de Chenonceaux. J’y en fis deux ou trois nouveaux, sur desparoles que Grimm et le vicaire bâtissoient tant bien que mal. Jene puis m'empêcher de regretter ces trio faits et chantés dans
(') Puisque j'ai négligé de raconter ici une petite mais mémorable aventure quej’eus là avec ledit M. Grimm, un matin que nous devions aller dîner à la fontaine deSaint-Vandrille, je n’y reviendrai pas; mais, en y repensant dans la suite, j'en aiconclu qu'il couvoit dès-lors, au fond de son cœur, le complot qu’il a exécuté depuisavec un si prodigieux succès.