360 LES CONFESSIONS,
des moments de bien pure joie, et que j’ai laissés à Vootton avectoute ma musique. Mademoiselle Davenport en a peut-être déjà^fait des papillotes ; mais ils méritoient d’être conservés, et sont”pour la plupart d’un très bon contrepoint. Ce fut après quelqu’unde ces petits voyages, où j’avois le plaisir de voir la tante à sonaise, bien gaie, et où je m’égayois fort aussi, que j’écrivis au vi-caire , fort rapidement et fort mal, une épître en vers qu’on trou-vera parmi mes papiers.
J’avois, plus près de Paris, une autre station (a) fort de mongoût chez M. Mussard, mon compatriote, mon parent et monami, qui s’étoit fait à Passy une retraite charmante , où j’ai couléde bien paisibles moments. M. Mussard étoit un joaillier, hommede bon sens, qui, après avoir acquis dans son commerce une for-tune honnête, et avoir marié sa fille unique à M. de Valmalette,fils d’un agent de change et maître d’hôtel du roi, prit le sageparti de quitter sur ses vieux jours le négoce et les affaires, etde mettre un intervalle de repos et de jouissance entre les tracasde la vie et la mort. Le bonhomme Mussard, vrai philosophe depratique, vivoit sans souci, dans une maison très agréable qu’ils’étoit bâtie, et dans un très joli jardin qu’il avoit planté de sesmains. En fouillant à fond de cuve les terrasses de ce jardin, iltrouva des coquillages fossiles, et il en trouva en si grande quan-tité , que son imagination exaltée ne vit plus que coquilles dansla nature, et qu’il crut enfin tout de bon que l’univers n’étoit quecoquilles, débris de coquilles, et que la terre entière n’étoit quedu cron. Toujours occupé de cet objet et de ses singulières décou-vertes , il s’échauffa si bien sur ces idées, qu’elles se seroient enfintournées dans sa tête en système, c’est-à-dire en folie, si, trèsheureusement pour sa raison, mais bien malheureusement pourses amis, auxquels il étoit cher, et qui trouvoient chez lui l’asilele plus agréable, la mort ne fût venue le leur enlever par la plusétrange et cruelle maladie : c’étoit une tumeur dans l’estomac ,toujours croissante, qui l’empêchoit de manger, sans que duranttrès long-temps on en trouvât la cause, et qui finit, après plu-sieurs années de souffrances, par le faire mourir de faim. Je nepuis me rappeler, sans des serrements de cœur, les derniers tempsde ce pauvre et digne homme, qui, nous recevant encore avectant de plaisir, Lenieps et moi, les seuls amis que le spectacle desmaux qu’il souffrait n’écarta pas de lui jusqu’à sa dernière heure,
(«) Vmi. un autre refuge fort.,..