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Tome premier.
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388 LES CONFESSIONS.

Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne faut pasdépendre de son succès. Je jetois mes livres dans le public avecla certitude d’avoir parlé pour le bien commun, sans aucun soucidu reste. Si l'ouvrage étoit rebuté, tant pis pour ceux qui n’envouloient pas profiter. Pour moi, je n’avois pas besoin de leur ap-probation pour vivre. Mon métier pouvoit me nourrir, si meslivres ne se vendoient pns ; et voilà précisément ce qui les faisoitvendre.

Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n’y plus ha-biter; car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjoursque j’ai faits depuis, tant à Paris qu’à Londres et dans d’autresvilles, mais toujours de passage, ou toujours malgré moi. Madamed’Épinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse; son fer-mier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès lemême jour (*). Je trouvai ma petite retraite arrangée et meubléesimplement, mais proprement, et même avec goût. La main quiavoit donné ses soins à cet ameublement le rendoit à mes yeuxd’un prix inestimable, et je trouvois délicieux d'être l’hôte de mouamie, dans une maison de mon choix, qu’elle avoit bâtie exprèspour moi.

Quoiqu’il fit froid et qu’il y eût même encore de la neige, laterre commençoit à végéter; on voyoit des violettes et des pri-mevères, les bourgeons des arbres commençoient à poindre, et lanuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant durossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un boisquitouchoit la maison. Après un léger sommeil, oubliant à monréveil ma transplantation, je me croyois encore dans la rue Gre-nelle, quand tout-à-coup ce ramage me fit tressaillir, et je m’é-criai dans mon transport : Enfin tous mes vœux sont accomplis !Mon premier soin futde me livrer à l’impression des objets cham-pêtres dont j’étois entouré. Au lieu de commencer à m’arrangerdans mon logement, je commençai par m’arranger pour mes pro-menades. et il n’y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bos-quet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n’eusse parcourudès le lendemain. Plusj’examinois cette charmante retraite, plusje lasentois faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvageme transportoit en idée au bout du monde. Il avoit de ces beautéstouchantes qu’on ne trouve guère auprès des villes ; et jamais, en

(') Voyez les détails de ce déménagement dans les Mémoires de madame d’Épinay,totn.r.p. 2S5. t