PARTIE II, LIVRE IX. ( 1756.) 389
s’y trouvant transporté tout cl’un coup, on n’eùt pu se croire àquatre lieues de Paris.
Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeaià ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai,comme j'avois toujours fait, mes matinées à la copie, et mesaprès-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et demon crayon : car n’ayant jamais pu écrire et penser à mon aiseque sub dio, je n’étois pas tenté de changer de méthode, et jecomptois bien que la forêt de Montmorency, qui étoit presque àma porte, seroit désormais mon cabinet de travail. J’avois plu-sieurs écrits commencés ; j’en iis la revue. J’étois assez magnifiqueen projets; mais, dans les tracas de la ville, l’exécution jusqu’a-lors avoit marché lentement. J’y comptois mettre un peu plus dediligence, quand j’aurois moins de distraction. Je crois avoir as-sez bien rempli cette attente; et pour un homme souvent malade,souvent à la Chevrette, à Épinay, à Eaubonne, au château deMontmorency, souvent obsédé chez lui de curieux désœuvrés, ettoujours occupé la moitié de la journée à la copie, si l’on compteet mesure les écrits que j’ai faits dans les six ans que j’ai passéstant à l’Ermitage qu’à Montmorency, l’on trouvera, je m’assure,que si j’ai perdu mon temps durant cet intervalle, ce n’a pas étédu moins dans l'oisiveté.
Des divers ouvrages que j’avois sur le chantier, celui que jeméditois depuis long-temps, dont je m’occupois avec le plus degoût, auquel je voulois travailler toute ma vie, et qui devoit, se-lon moi, mettre le sceau à ma réputation, étoit mes Institutionspolitiques. Il y avoit treize à quatorze ans que j’en avois conçu lapremière idée, lorsque étant à Venise, j’avois eu quelcjue occa-sion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. De-puis lors, mes vues s’étoient beaucoup étendues par l’étude histo-rique de la morale. J’avois vu que tout tenoit radicalement à lapolitique, et que, de quelque façon qu’on s’y prit, aucun peuplene seroit que ce que la nature de son gouvernement le feroit être ;ainsi cette grande question du meilleur gouvernement possibleme paroissoit se réduire à celle-ci : « Quelle est la nature du gou-vernement propre à former le peuple le plus vertueux, le pluséclairé, le plus sage, le meilleur enfin, à prendre ce mot dans sonplus grand sens?» J’avois cru voir que cette question tenoitdebienprès à cette autre-ci, si même elle en étoit différente : «Quel est legouvernement qui, par sa nature, se tient toujours le plus près