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Tome premier.
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PARTIE II, LIVRE IX. (1756.) 391

faire céder aux instances de madame d’Epinay, et renoncer auprojet d’aller m’établir à Genève. Je sentois, comme je l’ai ditdans l’ Émile (*), qu’à moins d’être homme d’intrigues, quand onveut consacrer des livres au vrai bien de la patrie, il ne faut pointles composer dans son sein.

Ce qui me faisoit trouver ma position plus heureuse étoit lapersuasion où j’étois que le gouvernement de France, sans peut-être me voir de fort bon œil, se feroit un honneur, sinon de meprotéger, au moins de me laisser tranquille. C’étoit, ce mesembloit, un trait de politique très simple, et cependant trèsadroite, de se faire un mérite de tolérer ce qu’on ne pouvoit em-pêcher; puisque si l’on m’eût chassé de France (ce qui étoit toutce qu’on avoit droit de faire), mes livres n’auroient pas moins étéfaits, et peut-être avec moins de retenue ; au lieu qu’en me lais-sant en repos, on gardoit l’auteur pour caution de ses ouvrages ;et de plus, on effaçoit des préjugés bien enracinés dans le restede l’Europe, en se donnant la réputation d’avoir un respect éclairépour le droit des gens.

Ceux qui jugeront sur l’événement que ma confiance m’atrompé pourroient bien se tromper eux-mêmes. Dans l’orage quim’a submergé, mes livres ont servi de prétexte, mais c’étoit à mapersonne qu’on en vouloit. On se soucioit très peu de l’auteur,mais on vouloit perdre Jean-Jacques ; et le plus grand mal qu’onait trouvé (a) dans mes écrits, étoit l’honneur qu’ils pouvoient mefaire. N’enjambons point sur l’avenir. J’ignore si ce mystère, quien est encore un pour moi, s’éclaircira dans la suite aux yeux deslecteurs : je sais seulement que si mes principes manifestésavoient dû m’attirer les traitements que j’ai soufferts, j’auroistardé moins long-temps à en être la victime, puisque celui detous mes écrits où ces principes sont manifestés avec le plus dehardiesse, pour ne pas dire d’audace (**), avoit paru avoir faitson effet même avant ma retraite à l’Ermitage, sans que per-sonne eût songé, je ne dis pas à me chercher querelle, mais à em-pêcher seulement la publication de l’ouvrage en France, où il sevendoit aussi publiquement qu’en Hollande. Depuis lors la Nou-velle Héloïse parut encore avec la même facilité, j’ose dire avecle même applaudissement ; et, ce qui semble presque incroyable,

(’) Livre V. Voyez les conseils que le gouverneur d'Émile donne à son élève au re-lourde ses voyages.

(«) Var. ... qu’on a trouvé....

(**) Le Discours sur VInégalité des conditions.