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Tome premier.
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PARTIE II, LIVRE IX. ( 1756 .) 397

dit moins agréable le séjour de la Chevrette. Je profitai des inter-valles qu'elle n’y passoit pas, ou durant lesquels elle y avoit beau-coup de monde, pour jouir de ma solitude avec ma bonne Thérèseet sa mère, de manière à m’en bien faire sentir le prix. Quoiquedepuis quelques années j’allasse assez fréquemment à la campa-gne, c’étoit presque sans la goûter ; et ces voyages, toujours faitsavec des gens à prétentions, toujours gâtés par la gêne, ne fai-soient qu’aiguiser en moi le goût des plaisirs rustiques, dont jen’entrevoyois déplus près l’image que pour mieux sentir leur pri-vation. J’étois si ennuyé de salons, de jets d’eau, de bosquets, departerres, et des plus ennuyeux montreurs de tout cela ; j’étois siexcédé de brochures, de clavecin, de tri, de nœuds, de sots bonsmots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands sou-pers, que quand je lorgnois du coin de l’œil un simple pauvrebuisson d’épines, une haie, une grange, un pré ; quand je humois,en traversant un hameau, la vapeur d’une bonne omelette au cer-feuil ; quand j’entendois de loin le rustique refrain de la chansondes bisquières, je donnois au diable et le rouge, et les falbalas, etl’ambre ; et regrettant le dîner de la ménagère et le vin du cru,j’aurois de bon cœur paumé la gueule à monsieur le chef et à mon-sieur le maître, qui me faisoient diner à l’heure où je soupe, sou-per à l’heure où je dors ; mais surtout à messieurs les laquais, quidévoroient des yeux mes morceaux, et, sous peine de mourir deSoif, me vendoient le vin drogué de leur maître dix fois plus cherque je n’en aurois payé de meilleur au cabaret.

Me voilà donc enfin chez moi, dans un asile agréable et soli-taire, maître d’y couler mes jours dans cette vie indépendante,égale et paisible, pour laquelle je me sentois né. Avant de direl’effet que cet état, si nouveau pour moi, fit sur mon cœur, ilconvient d’en récapituler les affections secrètes, afin qu’onsuive mieux dans ses causes le progrès de ces nouvelles modifi-cations.

J’ai toujours regardé le jour qui m'unit à ma Thérèse commecelui qui fixa mon être moral. J'avois besoin d’un attachement,puisque enfin celui qui devoit me suffire avoit été si cruellementrompu. La soif du bonheur ne s’éteint point dans le cœur del’homme.Maman vieillissoitet s’avilissoit : il m’étoit prouvé quellene pouvoit plus être heureuse ici-bas. Restoit à chercher un bon-heur qui me fût propre, ayant perdu tout espoir de jamais parta-ger le sien. Je flottai quelque temps d’idée en idée et de projet en