LES CONFESSIONS.
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avoit cependant de quoi la remplir bien plus aisément, depuisqu’elle avoit voulu tâter de la littérature, et qu’elle s’étoit fourrédans la tête de faire bon gré mal gré des romans, des lettres, descomédies, des contes, et d'autres fadaises comme cela. Mais cequi l’amusoit n’étoit pas tant de les écrire que de les lire; et s’illui arrivoit de barbouiller de suite deux ou trois pages, il falloitqu’elle fût sûre au moins de deux ou trois auditeurs bénévoles,au bout de cet immense travail. Je n’avois guère l’honneur d’êtreau nombre des élus, qu’à la faveur de quelque autre. Seul, j’étoispresque toujours compté pour rien en toute chose; et cela nonseulement dans la société de madame d’Épinay, mais dans cellede M. d’Holhaeh, et partout où M. Grimm donnoit le ton. Cettenullité m’accommodoit fort partout ailleurs que dans fe tête-à-tête,où je ne savois quelle contenance tenir, n’osant parler de litté-rature, dont il ne m’appartenoit pas de juger, ni de galanterie,étant trop timide, et craignant plus que la mort le ridicule d'unvieux galant ; outre que cette idée ne me vint jamais près demadame d’Épinay, et ne m’y seroit peut-être pas venue une seulefois en ma vie, quand je l’aurois passée entière auprès d’elle : nonque j’eusse pour sa personne aucune répugnance ; au contraire,je l’aimois peut-être trop comme ami, pour pouvoir l’aimer commeamant. Je sentois du plaisir à la voir, à causer avec elle. Sa con-versation, quoique assez agréable en cercle, étoit aride en parti-culier; la mienne, qui n’étoit pas plus fleurie, n’étoit pas pour elled’un grand secours. Honteux d’un trop long silence, je m’éver-tuois pour relever l’entretien ; et quoiqu’il me fatiguât souvent, ilne m’ennuyoit jamais. J’étois fort aise de lui rendre de petitssoins, de lui donner de petits baisers bien fraternels, qui ne meparoissoient pas plus sensuels pour elle : c’étoit là tout. Elle étoitfort maigre, fort blanche ; de la gorge comme sur ma main. Cedéfaut seul eût suffi pour me glacer : jamais mon cœur ni messens n’ont su voir une femme dans quelqu’un qui n’eût pas des té-tons ; et d’autres causes, inutiles à dire, m’ont toujours fait oublierson sexe auprès d’elle.
Ayant ainsi pris mon parti sur un assujettissement nécessaire,je m’y livrai sans résistance, et le trouvai, du moins la premièreannée, moins onéreux que je ne m’y serois attendu. Madamed’Épinay, qui d’ordinaire passoit l’été presque entier à la campa-gne, n’y passa qu’une partie de celui-ci ; soit que ses affaires laretinssent davantage à Paris, soit que l’absence de Grimm lui ren-