406 LES CONFESSIONS,
la volonté. J’étois sûr de son cœur, ce m’étoit assez. Tant que mesplaisirs étoient les siens, je les goûtois avec elle : quand cela n’étoitpas, je préférais son contentement au mien.
Voilà comment, à demi trompé dans mon attente, menant unevie de mon goût, dans un séjour de mon choix, avec une per-sonne qui m’étoit chère, je parvins pourtant à me sentir presqueisolé. Ce qui me manquoit m’empêchoit de goûter ce que j’avois.En fait de bonheur et de jouissances, il me falloit’tout ou rien.On verra pourquoi ce détail m’a paru nécessaire. Je reprends àprésent le fil de mon récit.
I Je croyois avoir des trésors dans les manuscrits que m’avoitdonnés le comté de Saint-Pierre. En les examinant je vis que cen’étoit presque que le recueil des ouvrages imprimés de son oncle,annotés et corrigés de sa main, avec quelques autres petites piè-ces qui n’avoient pas vu le jour. Je me confirmai, par ses écritsde morale, dans l’idée que m’a voient donnée quelques lettres delui, que madame de Créqui m’avoit montrées, qu’il avoit beau-coup plus d’esprit que je n’avois cru : mais l’examen approfondide ses ouvrages de politique ne me montra que des vues super-ficielles, des projets utiles, mais impraticables, par l’idée dontl’auteur n’a jamais pu sortir, que les hommes se conduisoient par-leurs lumières, plutôt que par leurs passions. La haute opinionqu’il avoit des connoissances modernes lui avoit fait adopter cefaux principe de la raison perfectionnée, base de tous les établis-sements qu’il proposoit, et source de tous ses sophismes politiques.Cet homme rare, l’honneur de son siècle et de son espèce, et leseul peut-être, depuis l’existence du genre humain, qui n’eût d’au-tre passion que celle de la raison, ne fit cependant que marcherd’erreur en erreur dans tous ses systèmes, pour avoir voulu rendreles hommes semblables à lui, au lieu de les prendre tels qu’ils sont,et qu’ils continueront d’être. Il n’a travaillé que pour des êtresimaginaires, en pensant travailler pour ses contemporains.
Tout cela vu, je me trouvai dans quelque embarras sur la formeà donner à mon ouvrage. Passer à l’auteur ses visions, c’étoit nerien faire d’utile : les réfuter à la rigueur étoit faire une chosemalhonnête, puisque le dépôt de ses manuscrits, que j’avois ac-cepté et même demandé, m’imposoit l’obligation d’en traiter ho-norablement l’auteur. Je pris enfin le parti qui me parut le plusdécent, le plus judicieux et le plus utile : ce fut de donner séparé-ment les idées de l’auteur et les miennes, et pour cela, d’entrer