PARTIE II, LIVRE IX. (1756.) 413
prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre lesmisères de cette vie et trouver toujours que tout étoit mal, jeformai l’insensé projet de le faire rentrer en lui-même, et de luiprouver que tout étoit bien. Voltaire, en paraissant toujourscroire en Dieu, n’a réellement jamais cru qu’au diable, puisqueson Dieu prétendu n’est qu’un être malfaisant qui, selon lui, neprend plaisir qu’à nuire. L’absurdité de cette doctrine, qui sauteaux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé desbiens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à déses-pérer ses semblables par l’image affreuse et cruelle de toutes lescalamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et pe-ser les maux de la vie humaine, j’en fis l’équitable examen, et jelui prouvai que de tous ces maux, il n’y en avoit pas un dont laProvidence ne fût disculpée , et qui n’eût sa source dans l’abusque l’homme a fait de ses facultés, plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute laconsidération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout lerespect possible. Cependant, lui connoissant un amour-propreextrêmement irritable , je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au docteur Tronchin, son médecin et son ami, avecplein pouvoir de la donner ou supprimer, selon qu’il le trouveraitle plus convenable. Tronchin donna la lettre. Voltaire me répon-dit en peu de lignes qu’étant malade et garde-malade lui-même,il remettoit à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot surla question. Tronchin, en m’envoyant cette lettre, en joignit uneoù il marquoit peu d’estime pour celui qui la lui avoit remise.
Je n’ai jamais publié ni même montré ces deux lettres, n’ai-mant point à faire parade de ces sortes de petits triomphes;mais elles sont en originaux dans mes recueils (liasse A, n os 20 et21) (*). Depuis lors Voltaire a publié cette réponse qu’il m’avoitpromise, mais qu’il ne m’a pas envoyée. Elle n’est autre que leroman de Candide , dont je ne puis parler, parceque je ne l’aipas lu.
Toutes ces distractions m’auraient dû guérir radicalement de
(■) La lettre de Voltaire est connue ; nous la donnerons dans la Correspondance, àla suite de celle de Rousseau. Mais la lettre de Tronchin à ce dernier est beaucoupmoins connue, et mérite de l’être. On y voit l'idée que ce médecin, homme d’espritautant qu'habile dans son art, avoit de Voltaire, et il s’en explique en toute liberté.C’est Pu Peyrou, dépositaire de tous les papiers de Rousseau, qui a fait connoîtrecette lettre. Nous regrettons que sa longueur nous empêehe de la transcrire ici; onla trouvera dans l’édition de Poinrot, tom. XXX, p. 483 et suiv,