PARTIE II, LIVRE IX. ( 1757 .) 421
jupon de dessous, de flanelle d’Angleterre, qu’elle me marquoitavoir porté, et dont elle vouloit que je me fisse un gilet. Le tourde son billet étoit charmant, plein de caresse et de naïveté. Cesoin, plus qu’amical, me parut si tendre, comme si elle se fût dé-pouillée pour me vêtir, que, dans mon émotion, je baisai vingtfois, en pleurant, le billet et le jupon. Thérèse me croyoit devenufou. Il est singulier que, de toutes les marques d’amitié que ma-dame d’Épinay m’a prodiguées, aucune ne m’a jamais touchécomme celle-là ; et que même, depuis notre rupture, je n’y ai ja-mais repensé sans attendrissement. J’ai long-temps conservé sonpetit billet; et je l’aurois encore, s’il n’eût eu le sort de mesautres lettres du même temps (').
Quoique mes rétentions me laissassent alors peu de relâche enhiver, et qu’une partie de celui-ci je fusse réduit à l’usage dessondes, ce fut pourtant, à tout prendre, la saison que, depuis mademeure en France, j’ai passée avec le plus de douceur et de tran-quillité. Durant quatre ou cinq mois que le mauvais temps metint davantage à l’abri des survenants, je savourai plus que je n’aifait avant et depuis, cette vie indépendante, égale et simple, dontla jouissance ne faisoit pour moi qu’augmenter le prix, sans autrecompagnie que celle des deux gouverneuses en réalité, et celledes deux cousines en idée. C’est alors surtout que je me félicitoischaque jour davantage du parti que j’avois eu le bon sens deprendre, sans égard aux clameurs de mes amis, fâchés de me voiraffranchi de leur tyrannie; et quand j’appris l’attentat d’un for-cené (a), quand Deleyre et madame d’Épinay me parloient dansleurs lettres du trouble et de l’agitation qui régnoient dans Paris,combien je remerciai le ciel de m’avoir éloigné de ces spectaclesd’horreurs et de crimes, qui n’eussent fait que nourrir, qu’aigrir
(*) voici ce billet, tel qu’il est rapporté dans 'les Mémoires de madame d’Épinay(tom. II, p. 347).
• J'envoie, mon ermite, de petites provisions à mesdames Le Vasseur; et commet c’est un commissionnaire nouveau dont je me sers, voici le détail de ce dont il est« chargé : un petit baril de sel, un rideau pour la chambre de madame Le Vasseur,
« et un cotillon tout neuf à moi (que je n’ai pas porté, au moins), d’une flanelle de« soie très propre à lui en faire un, ou à vous-même un bon gilet. Bonjour, le roi des« oursl Un peu de vos nouvelles. >
Ce billet sans doute ne mérite pas tout l’éloge que Rousseau en fait; mais, outrequ’il n'en parle ici que par souvenir, cet éloge même prouve que quand il pouvoitsupposer à ses amis des intentions vraiment aimbles, leurs bienfaits comme leurslettres prenoient à ses yeux les cou’eurs analogues à cette heureuse disposition.
(a) Vah. l'attentat exécrable d'un forcené. —• La tentative d’assassinat faite
sur Louis XV par Damiens, le4 janvier *737.