422 LES CONFESSIONS.
l’humeur bilieuse que l’aspect des désordres publics m’a voit don-née ; tandis que, ne voyant plus autour de ma retraite que desobjets riants et doux, mon cœur ne se livroit qu’à des sentimentsaimables. Je note ici avec complaisance le cours des derniers mo-ments paisibles qui m’ont été laissés. Le printemps qui suivit cethiver si calme vit éclore le germe des malheurs qui me restent àdécrire, et dans le tissu desquels on ne verra plus d’intervallesemblable, où j’aie eu le loisir de respirer.
Je crois pourtant me rappeler que durant cet intervalle de paix,et jusqu’au fond de ma solitude, je ne restai pas tout-à-fait tran-quille de la part des liolbachiens. Diderot me suscita quelquetracasserie, et je suis fort trompé si ce n’est durant cet hiver queparut le Fils naturel, dont j’aurai bientôt à parler. Outre que,par des causes qu’on saura dans la suite , il m’est resté peu demonuments sûrs de cette époque, ceux même qu’on m’a laisséssont très peu précis quant aux dates. Diderot ne datoit jamais seslettres. Madame d’Épinay, madame d’Houdetotne datoient guèreles leurs que du jour de la semaine, et Deleyre faisoit comme ellesle plus souvent. Quand j’ai voulu ranger ces lettres dans leur or-dre, il a fallu suppléer, en tâtonnant, des dates incertaines, surlesquelles je ne puis compter. Ainsi, ne pouvant fixer avec certi-tude'le commencement de ces brouilleries, j’aime mieux rapporterci après, dans un seul article, tout ce que je m’en puis rappeler.
Le retour du printemps avoit redoublé mon tendre délire, etdans mes érotiques transports j’avois composé, pour les dernièresparties de la Julie, plusieurs lettres qui se sentent du ravisse-ment dans lequel je les écrivis. Je puis citer entre autres cellede l’Élysée, et de la promenade sur le lac, qui, si je m’en souviensbien, sont à la fin de la quatrième partie. Quiconque, en lisant cesdeux lettres, ne sent pas amollir et fondre son cœur dans l’atten-drissement qui me les dicta, doit fermer le livre : il n’est pas faitpour juger des choses de sentiment.
Précisément dans le même temps, j’eus de madame d’Houdetotune seconde visite imprévue. En l’absence de son mari qui étoitcapitaine de gendarmerie, et de son amant qui servoit aussi, elleétoit venue à Eaubonne, au milieu de la vallée de Montmorency,où elle avoit loué une assez jolie maison/Ce fut de là qu’elle vintfaire à l’Ermitage une nouvelle excursion. A ce voyage, elleétoit à cheval et en homme. Quoique je n’aime guère ces sortesde mascarades, je fus pris à l’air romanesque de celle-là, et pour