Band 
Tome premier.
Seite
423
JPEG-Download
 

PABTIE II, LEVEE IX. ( 1757 .) 423

cette fois ce fut de l’amour. Comme il fut le premier et l’uniqueen toute ma vie (*), et que ses suites le rendront à jamais mémo-rable et terrible à mon souvenir, qu’il me soit permis d’entrerdans quelque détail sur cet article.

Madame la comtesse d’Houdetot approchoit de la trentaine, etn’étoit point belle ; son visage étoit marqué de petite vérole ; sonteint manquoit de finesse ; elle avoit la vue basse et les yeux unpeu ronds : mais elle avoit l’air jeune avec tout cela; et sa physio-nomie , à la fois vive et douce, étoit caressante ; elle avoit une fo-rêt de grands cheveux noirs, naturellement bouclés, qui lui tom-boient au jarret ; sa taille étoit mignonne, et elle mettoit danstous ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout à la fois.Elle avoit l’esprit très naturel et très agréable ; la gaieté, l’étour-derie et la naïveté s’y marioient heureusement : elle abondoit ensaillies charmantes qu’elle ne recherchoit point, et qui partoientquelquefois malgré elle. Elle avoit plusieurs talents agréables,jouoit du clavecin , dansoit bien, faisoit d’assez jolis vers. Pourson caractère, il étoit angélique ; la douceur d’ame en faisoit lefond ; mais hors la prudence et la force, il rassembloit toutes lesvertus. Elle étoit surtout d’une telle sûreté dans le commerce,d’une telle fidélité dans la société, que ses ennemis même n’avoientpas besoin de se cacher d’elle. J’entends par ses ennemis, ceuxou plutôt celles qui la haïssoient; car pour elle, elle n’avoit pas uncœur qui pût haïr, et je crois que cette conformité contribuabeaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de laplus intime amitié, je ne lui ai jamais ouï parler mal des absents,pas même de sa belle-sœur. Elle ne pouvoit ni déguiser ce qu’ellepensoit à personne, ni même contraindre aucun de ses sentiments ;et je suis persuadé qu’elle parloit de son amant à son mari mêmecomme elle en parloit à ses amis, à ses connoissances et à tout lemonde indifféremment. Enfin, ce qui prouve sans réplique la pu-reté et la sincérité de son excellent naturel, c’est qu’étant sujetteaux plus énormes distractions et aux plus risibles étourderies, illui en échappoit souvent de très imprudentes pour elle même,mais jamais d’offensantes pour qui que ce fût.

(*) Une assertion si positive, et que confirment encore les regrets qu’il a exprimésde n’avoir pas, du moins une seule fois, brûlé d’amour pour un objet déterminé,ne se concilie point avec ce qu’il nous apprend au livre VII, de l’amour qu’il conçutà Lyon pour mademoiselle Serre, et qui lui dicta pour elle la lettre si passionnéequ’on trouvera dans sa Correspondance, à la date de 1741. Il en résulte qu’à l’épo-