PARTIE II, LIVRE IX. ( 1757 .) 431
ses fenêtres, d’où, ne cessant de nous examiner et se croyant bra-vée, elle assouvissoit son cœur par ses yeux, de rage et d’indi-gnation.
Les femmes ont toutes l’art de cacher leur fureur, surtoutquand elle est vive ; madame d’Épinay, violente, mais réfléchie,possède surtout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir,de ne rien soupçonner ; et dans le même temps qu’elle redoubloitavec moi d’attentions, de soins, et presque d’agaceries, elle affec-tait d'accabler sa belle-sœur de procédés malhonnêtes, et de mar-ques d’un dédain qu’elle sembloit vouloir me communiquer. Onjuge bien qu’elle ne réussissoitpas; mais j’étois au supplice. Dé-chiré de sentiments contraires, en même temps que j'étais touchéde ses caresses, j’avois peine à contenir ma colère quand je lavoyois manquer à madame d’Houdetot. La douceur angélique decelle-ci lui faisoit tout endurer sans se plaindre, et même sans luien savoir mauvais gré. Elle était d’ailleurs souvent si distraite, ettoujours si peu sensible à ees choses-là, que la moitié du tempselle ne s’en apercevoit pas.
J’étois si préoccupé de ma passion, que ne voyant rien que So-phie (c’était un des noms de madame d’Houdetot), je ne remar-quois pas même que j’étois devenu la fable de toute la maison etdes survenants. Le baron d’Holbach, qui n’étoit jamais venu, queje sache, à la Chevrette, fut au nombre de ces derniers Si j’eusseété aussi défiant que je le suis devenu dans la suite, j’aurois fortsoupçonné madame d’Épinay d'avoir arrangé ce voyage, pour luidonner l’amusant cadeau de voir le citoyen amoureux. Mais j’é-tois alors si bête, que je ne voyois pas même ce qui crevoit lesyeux à tout le monde. Toute ma stupidité ne m’empêcha pour-tant pas de trouver au baron l’air plus content, plus jovial qu’àson ordinaire. Au lieu de me regarder en noir selon sa coutume,il me lâchoit cent propos goguenards, auxquels je ne comprenoisrien. J’ouvrois de grands yeux sans rien répondre : madamed’Epinay se tenoit les côtés de rire; je ne savois sur quelle herbeils avoient marché. Comme rien ne passoit encore les bornes dela plaisanterie, tout ce que j’aurois eu de mieux à faire, si je m’enétais aperçu, eût été de m’y prêter. Mais il est vrai qu’à traversla railleuse gaieté du baron, l’on voymit briller dans ses yeux unemaligne joie , qui m’auroit peut-être inquiété, si je l’eusse aussibien remarquée alors que je me la rappelai dans la suite.
Un jour que j’allai voir madame d’Houdetot à Eaubonne, autre-