430 LES CONFESSIONS.,
seul ce trajet impunément. J’arrivois à E.aubonne, foible, épuisé,rendu, me soutenant à peine. A l’instanit que je la voyois, toutétoit réparé; je ne sentois plus auprès d’elle que l’importunitéd’une vigueur inépuisable et toujours inutile. Il y avoit sur maroute, à la vue d’Eaubonne, une terrasse agréable, appelée le montOlympe, où nous nous rendions quelquefois chacun de notre côté.J’arrivois le premier, j’étois fait pour l’attendre ; mais que cetteattente me coûtoit cher! Pour me distraire, j’essayois d’écrireavec mon crayon des billets que j’aurois pu tracer du plus pur demon sang : je n’en ai jamais pu achever un qui fût lisible. Quandelle en trouvoit quelqu’un dans la niche dont nous étions conve-nus, elle n’y pouvoit voir autre chose que l’état vraiment déplo-rable où j’étois en l’écrivant. Cet état, et surtout sa durée, pen-dant trois mois d’irritation continuelle et de privation, me jetadans un épuisement dont je n’ai pu me tirer de plusieurs années,et finit par me donner une descente que j’emporterai ou qui m’em-portera au tombeau. Telle a été la seule jouissance amoureuse del’homme du tempérament le plus combustible, mais le plus timideen même temps, que peut-être la nature ait jamais produit. Telsont été les derniers beaux jours qui m'aient été comptés sur laterre : ici commence le long tissu des malheurs de ma vie, où l’onverra peu d'interruption.
On a vu, dans tout le cours de ma vie. que mon cœur, transpa-rent comme le cristal, n’a jamais su cacher, durant une minuteentière, un sentiment un peu vif qui s’y fût réfugié. Qu’on juges’il me fut possible de cacher long-temps mon amour pour ma-dame d’Houdetot. Notre intimité frappoit tous les yeux, nous n’ymettions ni secret ni mystère. Elle n’étoit pas de nature à en avoirbesoin ; et comme madame d’Houdetot avoit pour moi l’amitié laplus tendre, qu’elle ne se reprochoit point ; que j’avois pour elleune estime dont personne ne connoissoit mieux que moi toute lajustice; elle, franche, distraite, étourdie; moi, vrai, maladroit,fier, impatient, emporté, nous donnions encore sur nous, dansnotre trompeuse sécurité, beaucoup plus de prise que nous n’au-rions fait, si nous eussions été coupables. Nous allions l’un etl’autre à la Chevrette, nous nous y trouvions souvent ensemble,quelquefois même par rendez-vous. Noisy vivions à notre ordi-naire, nous promenant tous les jours tête à tête, en parlant de nosamours, de nos devoirs, de notre ami, le nos innocents projets,dans le parc, vis-à-vis l’appartement de madame d’Épinay, sous