PARTIE II, LIVRE IX. (1757.) 4-17
J’avois fait pour cela les plus beaux projets du monde, pour l’exé-cution desquels j'avois besoin du concours de madame d’Houdetot.Quand je voulus lui parler, je la trouvai distraite, embarrassée ;je sentis qu’elle avoit cessé de se plaire avec moi, et je vis claire-ment qu’il s’étoit passé quelque chose qu’elle ne vouloit pas medire, et que je n’ai jamais su. Ce changement, dont il me fut im-possible d’obtenir l’explication, me navra. Elle me redemandases lettres ; je les lui rendis toutes avec une fidélité dont elle mefit l’injure de douter un moment. Ce doute fut encore un déchi-rement inattendu pour mon cœur, qu’elle devoit si bien coimoitre.Elle me rendit justice, mais ce ne fut pas sur-le-champ ; je com-pris que l’examen du paquet que je lui avois rendu lui avoit faitsentir son tort : je vis même qu’elle se le reprochoit, et cela mefit regagner quelque chose. Elle ne pouvoit retirer ses lettres sansme rendre les miennes. Elle me dit qu’elle les avoit brûlées ; j’eDosai douter à mon tour , et j’avoue que j’en doute encore. Non ,l’on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantescelles de la Julie : eh Dieu ! qu’auroit-on donc dit de celles-là ?Non, non, jamais celle qui peut inspirer une pareille passion n’au-ra le courage d’en brûler les preuves. Mais je ne crains pas nonplus qu’elle en ait abusé : je ne l’en crois pas capable (a) ; et deplus, j’y avois mis bon ordre. La sotte mais vive crainte d’ètrepersiflé m’avoit fait commencer cette correspondance sur un tonqui mît mes lettres à l’abri des communications. Je portai jusqu’àla tutoyer la familiarité que j’y pris dans mon ivresse : maisquel tutoiement ! elle n’en devoit sûrement pas être offensée. Ce-pendant elle s’en plaignit plusieurs fols ( b ), mais sans succès : sesplaintes ne faisoient que réveiller mes craintes (c) ; et d'ailleursje ne pouvois me résoudre à rétrograder. Si ces lettres sont encoreen être, et qu’un jour elles soient vues, on connoîtra commentj’ai aimé (*).
(a)VAR. ... elle n'en est pas capable...
(a) Va». ... plusieurs fois assez vivement, mais...
( b ) Vàk. ... réveiller ma défiance.
(*) « Madame Broutain, qui demeuroit dans le voisinage d'Eaubonne, voulant con-« noître la vérité sur le sort de ces lettres, interrogea un jour sur ce sujet madamef d’Houdetot. qui lui répondit qu’effectivemeut elle les avoit brûlées, à l'exception« d’une seule, qu’elle n’eut pas le courage de détruire, parceque c'étoit un chef« d’œuvre d’éloquence et de passion, et qu’elle l'avoit remise à M. de Saint-Lambert*« Madame Broutain saisit la première occasion pour s’informer auprès du poète du* sort de cette lettre ; elle s'étoit égarée dans un déménagement ; il nesavoit pas ce« qu’elle étoit devenue : telles forent ses réponses. » Voilà ce que, sur le témoignagede madame la vicomtesse* d’Allard, qui a vécu treize ans dans l’intimité avec madame’ Houdetot, nous apprend M. de Musset dans sa brochure intitulée Anecdotes pour