PARTIE II, tlVBE IX. ( 1757 .) 457
disois tout bas qu’il seroit bien cruel pour moi de faire seul ex-ception à cette règle. 11 y revint si souvent et avec tant d’affecta-tion , qu’il me fit penser que, s’il ne suivoit en cela que les senti-ments de son cœur, il seroit moins frappé de cette maxime, etqu’il s’cn faisoit un art utile à ses vues dans les moyens de par-venir. Jusqu’alors j’avois été dans le même eas,j’avois conservetoujours tous mes amis; depuis ma plus tendre enfance, je n’enavois pas perdu un seul, si ce n'est par la mort, et cependant jen’en avois pas fait jusqu’alors la réflexion : ce n’étoit pas unemaxime que je me fusse prescrite. Puisque c’étoit un avantagealors commun à l’un et à l'autre, pourquoi donc s’en targuoit-ilpar préférence, si ce n’est qu’il songeoit d’avance à me l’ôter ? ILs’attacha ensuite à m’humilier, par les preuves de la préférence quenos amis communs lui donnoient sur moi. Je connoissois aussibien que lui cette préférence; la question étoit à quel titre il I’a-voit obtenue; si c’étoit à force de mérite ou d’adresse, en s’éle-vant lui-même, ou en cherchant à me rabaisser. Enfin, quand ileut mis à son gré, entre lui et moi, toute la distance qui pouvoitdonner du prix à la grâce qu’il m’alloit faire, il m’accorda le baiserde paix, dans un léger embrassement qui ressemblolt à l’accoladeque le roi donne aux nouveaux chevaliers. Je tombois des nues,j’étois ébahi, je ne savois que dire, je ne trouvois pas un mot.Toute cette scène eut l’air de la réprimande qu’un précepteur faità son disciple, en lui faisant grâce du fouet. Je n’y pense jamaissans sentir combien sont trompeurs les jugements fondés sur l’ap-parence , auxquels le vulgaire donne tant de poids, et combiensouvent l’audace et la fierté sont du côté du coupable, la honteet l’embarras du côté de l'innocent.
Nous étions réconciliés; c’étoit toujours un soulagement pourmon cœur, que toute querelle jette dans des angoisses mortelles.On se doute bien qu’une pareille réconciliation ne changea passes manières; elle m’ôta seulement le droit de m’en plaindre.Aussi pris-je le parti d’endurer tout, et de ne dire plus rien.
Tant de chagrins, coup sur coup, me jetèrent dans un accable-ment qui ne me laissoit guère la force de reprendre l'empire demoi-même. Sans réponse de Saint-Lambert, négligé de madamed’Houdetot, n’osant plus m’ouvrir à personne, je commençai decraindre qu’en faisant de l’amitié l’idole de mon cœur, je n’eusseemployé ma vie à sacrifier à des chimères. Épreuve faite, il nerestoitde toutes mes liaisons que deux hommes qui eussent con-l. 20