PARTIE II , LIVRE X. (1758.) 477
de droiture pour l’ordinaire , et beaucoup moins de franchise , iln’a plus guère à craindre l’indiscrétion de quelque homme debien ; car il a besoin surtout que je sois environné de ténèbres im-pénétrables et que son complot me soit toujours caché, sachantbien qu’avec quelque art qu’il en ait ourdi la trame, elle ne sou-tiendrait jamais mes regards. Sa grande adresse est de paraîtreme ménager en me diffamant, et de donner encore à sa perfidiel’air de la générosité.
Je sentis les premiers effets de ce système par les sourdes ac-cusations de la coterie holbachique, sans qu’il me fût possible desavoir ni de conjecturer même en quoi consistoient ces accusa-tions. Deleyre me disoit dans ses lettres qu’on m’imputoit desnoirceurs ; Diderot me disoit plus mystérieusement la mêmechose ; et quand j'entrais en explication avec l’un et l’autre, toutse réduisoit aux chefs d’accusation ci-devant notés. Je sentoisun refroidissement graduel dans les lettres de madame d’Houde-tot. Je ne pouvois attribuer ce refroidissement à Saint-Lambert,qui continuoit à m’écrire avec la même amitié, et qui me vintmême voir après son retour. Je ne pouvo’s non plus m’en impu-ter la faute, puisque nous nous étions séparés très contents l’un del’autre, et qu’il ne s’étoit rien passé de ma part, depuis ce temps-là , que mon départ de l’Ermitage, dont elle avoit elle-mêmesenti la nécessité. Ne sachant donc à quoi m’en prendre de ce re-froidissement , dont elle ne convenoit pas, mais sur lequel moncœur ne prenoit pas le change, j’étois inquiet de tout. Je savoisqu’elle ménageoit extrêmement sa belle-sœur et Grimm, à causede leurs liaisons avec Saint-Lambert; je craignois leurs œuvres.Cette agitation rouvrit mes plaies, et rendit ma correspondanceorageuse, au point de l’en dégoûter tout-à-fait. J’entrevoyoismille choses cruelles, sans rien voir distinctement. J’étois dansla position la plus insupportable pour un homme dont l’imagina-tion s’allume aisément. Si j’eusse été tout-à-fait isolé, si je n’a-vois rien su du tout, je serais devenu plus tranqui le; mais moncœur tenoit encore à des attachements par lescpiels mes ennemisavoient sur moi mille prises; et les foibles rayons qui perçoientdans mon asile ne servoient qu’à me laisser voir la noirceur desmystères qu’on me cachoit.
J’aurois succombé, je n’en doute point, à ce tourment tropcruel, trop insupportable à mon naturel ouvert et franc, qui, parl’impossibilité de cacher mes sentiments, me fait tout craindre