PARTIE II, LIVRE X. (1759.) 503
qu’elle y pense, et que c’est son cœur qui s’épanche, uniquementparcequ’il est trop rempli. Je crus m’apercevoir, dès la premièrevisite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je nelui déplaisois pas. Toutes les femmes de la cour savent vous per-suader cela quand elles le veulent, vrai ou non ; mais toutes nesavent pas, comme madame de Luxembourg, vous rendre cettepersuasion si douce qu’on ne s’avise plus d’en vouloir douter. Dèsle premier jour, ma confiance en elle eût été aussi entière qu’ellene tarda pas à le devenir, si madame la duchesse de Montmo-rency, sa belle-fille, jeune folle, assez maligne, et, je pense, unpeu tracassière, ne se fût avisée de m’entreprendre, et, tout autravers de force éloges de sa maman et de feintes agaceries pourson propre compte, ne m’eût mis en doute si je n’étois pas persiflé.
Je me serois peut-être difficilement rassuré sur cette crainteauprès des deux dames, si les extrêmes bontés de monsieur lemaréchal ne m’eussent confirmé que les leurs étoient sérieuses.Rien de plus surprenant, vu mon caractère timide, que la promp-titude avec laquelle je le pris au mot sur le pied d’égalité où ilvoulut se mettre avec moi, si ce n’est celle avec laquelle il meprit au mot lui-même sur l’indépendance absolue dans laquelle jevoulois vivre. Persuadés l’un et l’autre que j’avois raison d’êtrecontent de mon état et de n’en vouloir pas changer, ni lui ni ma-dame de Luxembourg n’ont paru vouloir s’occuper un instant dema bourse ou de ma fortune -. quoique je ne pusse douter du ten-dre intérêt qu’ils prenoient à moi tous les deux, jamais ils nem’ont proposé de place et ne m’ont offert leur crédit, si ce n’estune seule fois, que madame de Luxembourg parut desirer que jevoulusse entrer à l’Académie françoise. J’alléguai ma religion :elle me dit que ce n’étoit pas un obstacle, ou qu’elle s’engageoit àle lever. Je répondis que, quelque honneur que ce fût pour moid’être membre d’un corps si illustre, ayant refusé àM. de Tres-san, et en quelque sorte au roi de Pologne, d’entrer dans l’Acadé-mie de Nanci, je ne pouvois plus honnêtement entrer dans au-cune. Madame de Luxembourg n’insista pas, et il n’en fut plusreparlé. Cette simplicité de commerce avec de si grands seigneurs,et qui pouvoient tout en ma faveur, M. de Luxembourg étant etméritant bien d’être l’ami particulier du roi, contraste bien sin-gulièrement avec les continuels soucis, non moins importuns qu'of-ficieux, des amis protecteurs que je venois de quitter, et qui cher-clioient moins à me servir qu’à m’avilir.