504 LES CONFESSIONS.
Quand M. le maréchal m’étoit venu voir à Mont-Louis, je Pa-vois reçu avec peine, lui et sa suite, dans mon unique chambre,non parceque je fus obligé de le faire asseoir au milieu de mesassiettes sales et de mes pots cassés, mais parceque mon plancherpourri tomboit en ruine, et que je craignois que le poids de sasuite ne l’eflondrât tout-à-fait. Moins occupé de mon propre dan-ger que de celui que l’affabilité de ce bon seigneur lui faisoit cou-rir, je me hâtai de le tirer de là pour le mener, malgré le froidqu’il faisoit encore, à mon donjon, tout ouvert et sans cheminée.Quand il y fut, je lui dis la raison qui m’avoit engagé à l’y con-duire : il la redit à madame la maréchale, et l’un et l’autre mepressèrent, en attendant qu’on referoit mon plancher, d’accepterun logement au château, ou, si je l’aimois mieux, dans un édificeisolé qui étoit au milieu du parc, et qu’on appeloit le petit châ-teau. Cette demeure enchantée mérite qu’on en parle.
Le parc ou jardin de Montmorency n’est pas en plaine, commecelui de la Chevrette. Il est inégal, montueux, mêlé de collineset d'enfoncements, dont l’habile artiste a tiré parti pour varierles bosquets, les ornements, les eaux, les points de vue, et multi-plier pour ainsi dire' à force d’art et de génie, un espace en lui-même assez resserré. Ce parc est couronné dans le haut par laterrasse et le château ; dans le bas il forme une gorge qui s’ouvreet s’élargit vers la vallée, et dont l’angle est rempli par une grandepièce d’eau. Entre l’orangerie qui occupe cet élargissement, etcette pièce d’eau entourée de coteaux bien décorés de bosquets etd’arbres, est le petit château dont j’ai parlé. Cet édifice et le ter-rain qui l’entoure appartenoient jadis au célèbre Le Brun, qui seplut à le bâtir et le décorer avec ce goût exquis d’ornements etd’architecture dont ce grand peintre s’étoit nourri. Ce châteaudepuis lors a été rebâti, mais toujours sur le dessin du premiermaître. Il est petit, simple, mais élégant. Comme il est dans unfond, entre le bassin de l’orangerie et la grande pièce d’eau,par conséquent sujet à l’humidité, on l’a percé, dans son milieu,d’uu péristyle à jour entre deux étages de colonnes, par lequell’air jouant dans tout l’édiüce le maintient sec, malgré sa situa-tion. Quand on regarde ce bâtiment de la hauteur opposée quilui fait perspective, il paroît absolument environné d’eau, et l’oncroit voir une île enchantée, ou la plus jolie des trois îles Borro-mées, appelée Isola bella, dans le lac Majeur.
Ce fut dans cet édifice solitaire qu’on me donna le choix d’un