Band 
Tome premier.
Seite
509
JPEG-Download
 

PARTIE II, LIVRE X. (1759.) 500

J'eus encore, en faveur de son manuscrit, une autre idée plusraisonnable, mais qui, par des effets plus éloignés, ne m’a guèreété moins nuisible : tant tout concourt à l’œuvre de la destinée,quand elle appelle un homme au malheur. Je pensai d’orner cemanuscrit des dessins des estampes de la Julie, lesquels dessinsse trouvèrent être du même format que le manuscrit. Je deman-dai à Coindet ces dessins, qui m’appartenoient à toutes sortes detitres, et d’autant plus que je lui avois abandonné le produit desplanches, lesquelles eurent un grand débit. Coindet est aussi ruséque je le suis peu. A force de se faire demander ces dessins, ilparvint à savoir ce que j’en voulois faire. Alors, sous prétexted’ajouter quelques ornements à ces dessins, il se les fit laisser, etfinit par les présenter lui-même.

Ego versiculos feci, tulit aller honores (*).

Cela acheva de l’introduire à l’hôtel de Luxembourg sur uncertain pied. Depuis mon établissement au petit château, il m'yvenoit voir très souvent, et toujours dès le matin, surtout quandM. et madame de Luxembourg étoient à Montmorency. Cela fai-soit que, pour passer avec lui une journée, je n’allois point auchâteau. On me reprocha ces absences : j’en dis la raison. On mepressa d’amener M. Coindet; je le fis. C’étoit ce que le drôle avoitcherché. Ainsi, grâces aux bontés excessives qu’on avoit pourmoi, un commis de M. Thélusson, qui vouloit bien lui donnerquelquefois sa tab'e quand il n’avoit personne à dîner, se trouvatout d’un coup admis à celle d’un maréchal de France, avec lesprinces, les duchesses, et tout ce qu’il y avoit de grand à la cour.Je n'oublierai jamais qu’un jour qu’il étoit obligé de retourner àParis de bonne heure, M. le maréchal dit après le dîner à la com-pagnie : Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis ;nous accompagnerons M. Coindet. Le pauvre garçon n’y tint pas ;sa tête s’en alla tout-à-fait. Pour moi, j’avois le cœur si ému, queje ne pus dire un seul mot. Je suivois par derrière, pleurantcomme un enfant, et mourant d’envie de baiser les pas de ce bonmaréchal. Mais la suite de cette histoire de copie m’a fait antici-per ici sur les temps. Reprenons-les dans leur ordre, autant quema mémoire me le permettra.

Sitôt que la petite maison de Mont-Louis fut prête, je la fis

marquise dont il est question dans ces aventures, et à cet égard les conjectures deRousseau n'ont aucun fondement.

(*) J'ai fait les vers, un autre en a recueilli l'honneur. Vibgile.