Band 
Tome premier.
Seite
508
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

508

pas du ton de tout le reste, elles en auroient gâté la touchantesimplicité. J’eus une autre raison bien plus forte, quand je con-nus madame de Luxembourg. C’est qu’il y avoit dans ces aven-tures une marquise romaine d’un caractère très odieux, dontquelques traits, sans lui être applicables, auroient pu lui être ap-pliqués parc eux qui ne la connoissoient que de réputation. Je mefélicitai donc beaucoup du parti que j’avois pris, et m’y confirmai.Mais, dans l’ardent désir d’enrichir son exemplaire de quelquechose qui ne fût dans aucun autre, n’allai-je pas songer à cesmalheureuses aventures, et former le projet d’en faire l’extraitpour l’y ajouter? Projet insensé, dont on ne peut expliquer l’ex-travagance que par l’aveugle fatalité qui m’entraînoit à ma perte.

Quos vult perdere Jupiter, dementat {').

J’eus la stupidité de faire cet extrait avec bien du soin, bien dutravail, et de lui envoyer ce morceau comme la plus belle chosedu monde ; en la prévenant toutefois, comme il étoit vrai, quej’avois brûlé l’original, que l’extrait étoit pour elle seule, et neseroit jamais vu de personne, à moins qu’elle ne le montrât elle-même : ce qui, loin de lui prouver ma prudence et ma discrétion,comme je croyois faire, n’étoit que l’avertir du jugement que jeportois moi-même sur l’application des traits dont elle auroit pus’offenser. Mon imbécillité fut telle, que je ne doutois pas qu’ellene fût enchantée de mon procédé. Elle ne me fit pas là-dessus lesgrands compliments que j’en attendois, et jamais, à ma très grandesurprise, elle ne me parla du cahier que je lui avois envoyé. Pourmoi, toujours charmé de ma conduite dans cette affaire, ce ne futque long temps après que je jugeai, sur d’autres indices, l’effetqu’elle avoit produit (**).

(*) Jupiter ôte la raison à ceux dont il a décidé la perte. — Ce vers ïambe, dontRousseau a transposé les mots, et qu’il ne cite pas entier,

Quos Jupiter mil perdere , dementat priùs,

se rencontre assez souvent dans les écrivains et commentateurs des seizième et dix*septième siècles, sans qu’aucun d’eux indique la source où il l’a puisé. Mais la penséequ'il exprime se retrouve fréquemment dans les poètes grecs, dans Homère, dans Pin*dare, dans Euripide. Voyez Duport (Homeri Gnomologia, 1660, p. 282). On en re-trouve encore un exemple dans un ancien auteur tragique cité par l'orateur Lycur*gtie, dans sa harangue contre Léocrate, §. 21. ( Note de M. Boissonade.)

(") M. de Musset observe avec beaucoup de raison, sur ce manuscrit des Amoursd'Édouard Bomslort , donné par Rousseau à madame de Luxembourg, que commeil n’existoit que celui-là, elle étoit maîtresse de le détruire. Or elle ne l’a pas seule*ment conservé, elle l*a communiqué aux éditeurs de Genève, dans l'édition desquelsil a été imprimé pour la première fois, et qui ont déclaré le tenir de madame deLuxembourg elle-même. Cette dame n’a donc trouvé aucun rapport entre elle et la