512 LES CONFESSIONS.
sourd, dur, brutal, jaloux, balafré, borgne, aiu demeurant bon-homme quand on savoit le prendre, et possesseur de quinze àvingt mille livres de rentes, auxquelles on la maria. Ce mignon,jurant, criant, grondant, tempêtant, et faisant pleurer sa femmetoute la journée, fmissoit par faire toujours ce qu’elle vouloit, etcela pour la faire enrager, attendu qu’elle savoit lui persuader quec’étoit lui qui le vouloit, et que c’étoit elle qui ne le vouloit pas.M. de Margency, dont j’ai parlé, étoit l’ami de madame, et devintcelui de monsieur. Il y avoit quelques années qu’il leur avoitloué son château de Margency, près d’Eaubonne et d’Andilly,et ils y étoient précisément durant mes amours pour madamed’Houdetot. Madame d’Houdetot et madame de Yerdelin se con-noissoient par madame d’Aubeterre, leur commune amie; etcomme le jardin de Margency étoit sur le passage de madamed’Houdetot pour aller au mont Olympe, sa promenade favorite,madame de Yerdelin lui donna une clef pour passer. A la faveurde cette clef, j’y passois souvent avec elle : mais je n’aimoispointles rencontres imprévues ; et quand madame de Yerdelin se trou-voit par hasard sur noire passage, je les laissois ensemble sanslui rien dire, et j’allois toujours devant. Ce procédé peu galantn’avoit pas dû me mettre en bon prédicament auprès d’elle. Ce-pendant, quand elle fut à Soisy, elle ne laissa pas de me recher-cher. Elle me vint voir plusieurs fois à Mont-Louis, sans metrouver ; et voyant que je ne lui rendois pas sa visite, elle s’avisa,pour m’y forcer, de m’envoyer des pots de fleurs pour ma terrasse.11 fallut bien l’aller remercier : c’en fut assez. Nous voilà liés.
Cette liaison commença par être orageuse, comme toutes cellesque je faisois malgré moi. Il n’y régna même jamais un vraicalme. Le tour d’esprit de madame de Verdelin étoit par trop an-tipathique avec le mien. Les traits malins et les épigrammes par-tent chez elle avec tant de simplicité, qu’il faut une attentioncontinuelle, et pour moi très fatigante, pour sentir quand on estpersiflé. Une niaiserie, qui me revient, suffira pour en juger. Sonfrère venoit d’avoir le commandement d’une frégate en coursecontre les Anglois. Je parlois de la manière d’armer cette fré-gate, sans nuire à sa légèreté. Oui, dit-elle d’un ton tout uni, l’onne prend de canons que ce qu’il en faut pour se battre. Je l’ai ra-rement oui parler en bien de quelqu’un de ses amis absents, sansglisser quelque mot à leur charge. Ce qu’elle ne voyoit pas enmal, elle le voyoit en ridicule, et son ami Margency n’étoit pas