516 LES CONFESSIONS.
Cependant, quoiqu’elle parût ne rien voir, ne rien sentir, et queje ne trouvasse encore ni diminution dans son empressement, nichangement dans ses manières , la continuation , l’augmentationmême d’un pressentiment trop bien fondé , me faisoit tremblersans cesse que l’ennui ne succédât bientôt à cet engouement.Pouvois-je attendre d’une si grande dame une constance à l’épreuvede mon peu d’adresse à la soutenir ? Je ne savois pas même luicacher ce pressentiment sourd qui m’inquiétoit, et ne me rendoitque plus maussade. On en jugera par la lettre suivante, qui con-tient une bien singulière prédiction.
N. B. Cette lettre, sans date dans mon brouillon, est du moisd’octobre 1760, au plus tard.
« Que vos bontés sont cruelles ! Pourquoi troubler la paix d’un« solitaire , qui renonçoit aux plaisirs de la vie pour n’en plus« sentir les ennuis? J’ai passé mes jours à chercher en vain dest attachements solides. Je n’en ai pu former dans les conditions« auxquelles je pouvois atteindre : est-ce dans la vôtre que j’en« dois chercher? L’ambition ni l’intérêt ne me tentent pas; je« suis peu vain, peu craintif ; je puis résister à tout, hors aux ca-« resses. Pourquoi m’attaquez-vous tous deux par un foible qu’il« faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les« épanchements des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher« le mien de vous ? La reconnoissance suffira-t-elle pour un cœur« qui ne connoît pas deux manières de se donner, et ne se sent« capable que d’amitié? D’amitié, madame la maréchale! Ah!« voilà mon malheur ! Il est beau à vous, à monsieur le maré-« chai, d’employer ce terme : mais je suis insensé de vous prendre« au mot. Vous vous jouez, moi je m’attache, et la fin du jeu me« prépare de nouveaux regrets. Que je bais tous vos titres, et que«je vous plains de les porter! Vous me semblez si dignes de« goûter les charmes de la vie privée! Que n’habitez-vous ClarensI« j’irois y chercher le bonheur de ma vie : mais le château de« Montmorency, mais l’hôtel de Luxembourg ! Est-ce là qu’on doit« voir Jean-Jacques? est-ce là qu’un ami de l’égalité doit porter« les affections d’un cœur sensible qui, payant ainsi l’estime qu’on* lui témoigne, croit rendre autant qu’il reçoit ? Vous êtes bonne« et sensible aussi ; je le sais, je l’ai vu; j’ai regret de n’avoir pu« plus tôt le croire : mais dans le rang où vous êtes, dans votre« manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable, et