PARTIE II, LIVRE X. ( 1760.) 517
« tant d’objets nouveaux s’effacent si bien mutuellement, qu’aucun« ne demeure. Vous m’oublierez, madame, après m’avoir mis# hors d’état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me» rendre malheureux, et pour être inexcusable. »
Je lui joigno’s là M. de Luxembourg, afin de rendre le compli-ment moins dur pour elle ; car, au reste, je me sentois si sûr delui, qu’il ne m’étoit pas même venu dans l’esprit une seule craintesur la durée de son amitié. Rien de ce qui m’intimidoit de la partde madame la maréchale ne s’est un moment étendu jusqu’à lui.Je n’ai jamais eu la moindre défiance sur son caractère, que jesavois être foible, mais sûr. Je ne craignois pas plus de sa part unrefroidissement, que je n’en attendois un attachement héroïque.La simplicité, la familiarité de nos manières l’un avec l’autre,marquoit combien nous comptions réciproquement sur nous.Nous avions raison tous deux : j’honorerai, je chérirai, tant que jevivrai, la mémoire de ce digne seigneur; et quoi qu’on ait pufaire pour le détacher de moi, je suis aussi certain qu’il est mortmon ami, que si j’avois reçu son dernier soupir.
Au second voyage de Montmorency, de l’année 1760, la lec-ture de la Julie étant finie, j’eus recours à celle de VÉmile, pourme soutenir auprès de madame de Luxembourg; mais cela neréussit pas si bien, soit que la matière fut moins de son goût, soitque tant de lecture l’ennuyât à la fin. Cependant, comme elle mereprochoit de me laisser duper par mes libraires, elle voulut queje lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage, afin d’entirer un meilleur parti. J’y consentis, sous l’expresse conditionqu’il ne s’imprimeroit point en France : et c’est sur quoi nouseûmes une longue dispute; moi, prétendant que la permissiontacite étoit impossible à obtenir, imprudente même à demander,et ne voulant point permettre autrement l'impression dans leroyaume; elle, soutenant que cela ne ferait pas même une diffi-culté à la censure, dans le système que le gouvernement avoitadopté. Elle trouva le moyen de faire entrer dans ses vues M. deMalesherbes, qui m’écrivit à ce sujet une longue lettre toute desa main, pour me prouver que la Profession de foi du Vicaire sa-voyard étoit précisément une pièce faite pour avoir partout l’ap-probation du genre humain, et celle de la cour dans la circon-stance. Je fus surpris de voir ce magistrat, toujours si craintif,devenir si coulant dans cette affaire. Comme l’impression d’un li-vre qu’il approuvoit étoit par cela seul légitime, je n’avois plus