PARTIE II, LIVRE XI. (1761.) 537
une tragédie en prose, qui fut d’abord lue, promenée et prônéedans la société de M. le prince de Conti, et sur laquelle, non con-tente de tant d’éloges, elle voulut aussi me consulter pour avoirle mien. Elle l’eut, mais modéré, tel que le méritoit l’ouvrage.Elle eut, de plus, l’avertissement que je crus lui devoir, que sapièce, intitulée l'Esclave généreux, ’avoit un très grand rapportà une pièce angloise assez peu connue, mais pourtant traduite,intitulée Oroonoko. Madame de Boufflers me remercia de l'avis,en m’assurant toutefois que sa pièce ne resscmbloit point du toutà l’autre. Je n’ai jamais parlé de ce plagiat à personne au mondequ’à elle seule, et cela pour remplir un devoir qu’elle m’avoit im-posé ; celaue m’a pas empêché deme rappeler souvent depuis lors lesort de celui que remplit Gil Blas près de l’archevêque prédicateur.
Outre l’abbé de Boufflers, qui ne m’aimoit pas, outre ma-dame de Boufflers, auprès de laquelle j’avois des torts que jamaisles femmes ni les auteurs ne pardonnent, tous les autres amis demadame la maréchale m’ont toujours paru peu disposés à être desmiens, entre autres M. le président Hénault, lequel, enrôléparmi les auteurs, n’étoit pas exempt de leurs défauts; entre au-tres amsi madame du Deffant et mademoiselle de I.espinasse,toutes deux en grande liaison avec Voltaire, et intimes amies ded’Alembert, avec lequel la dernière a même fini par vivre, s’en-tend en tout bien et en tout honneur; et cela ne peut même s’en-tendre autrement. J’avois d’abord commencé par m’intéreser fortà madame du Deffant, que la perte de ses yeux faisoit aux miensun objet de commisération : mais sa manière de vivre, si con-traire à la mienne, que l'heure du lever de l’un étoit presque celledu coucher de l’autre; sa passion sans bornes pour le petit bel es-prit, l’importance qu’elle donnoit, soit en bien, soit en mal, auxmoindres torche-cu's qui paroissoient ; le despotisme et l’empor-tement de ses oracles, son engouement outré pour ou contre tou-tes choses, qui ne lui permettoit de parler de rien qu’avec desconvulsions; ses préjugés incroyables, son invincible obstina-tion , l’enthousiasme de déraison où la portoit l’opiniâtreté de sesjugements passionnés ; tout cela me rebuta bientôt des soins queje voulois lui rendre. Je la négligeai ; elle s’en aperçut : c'en futassez pour la mettre en fureur ; et quoique je sentisse assez com-bien une femme de ce caractère pouvoit être à craindre, j’aimaimieux encore m’exposer au fléau de sa haine qu’à celui de sonamitié.