Band 
Tome premier.
Seite
546
JPEG-Download
 

546 LES CONFESSIONS,

des causes qui contribuoient à empirer mes maux habituels. Surla fin de l’automne 17 61 , je tombai tout-à-fait malade, et je pas-sai l’hiver entier dans des souffrances presque sans relâche. Lemal physique, augmenté par mille inquiétudes, me les renditaussi plus sensibles. Depuis quelque temps, de sourds et tristespressentiments me troubloient, sans que je susse à propos dequoi. Je recevois des lettres anonymes assez singulières, et mêmedes lettres signées qui ne l’étoient guère moins. J’en reçus uned’un conseiller au parlement de Paris, qui, mécontent de la pré-sente constitution des choses, et n’augurant pas bien des suites,me consultoit sur le choix d’un asile , à Genève ou en Suisse, pours’y 'retirer avec sa famille. J’en reçus une de M. de., prési-dent à mortier au parlement de., lequel me proposoit de ré-

diger pour ce parlement, qui pour lors étoit mal avec la cour, desmémoires et remontrances, offrant de me fournir tous les docu-ments et matériaux dont j’aurois besoin pour cela. Quand je souf-fre, je suis sujet à l’humeur. J’en avois en recevant cés lettres;j’en mis dans les réponses que j’y fis, refusant tout à plat ce qu’onme demandoit. Ce refus n’est assurément pas ce que je me repro-che, puisque ces lettres pouvoient être des pièges de mes enne-mis ('), et ce qu’on me demandoit étoit contraire à des principesdont je voulois mo’ris me départir que jamais : mais pouvant refu-ser avec aménité, je refusai avec dureté ; etvoilà en quoi j’eus tort.

On trouvera parmi mes papiers les deux lettres dont je viensde parler. Celle du conseiller ne me surprit pas absolument, par-ceque jepensois, comme lui et comme beaucoup d’autres, que laconstitution déclinante menaçoit la France d’un prochain délabre-ment. Les désastres d’une guerre malheureuse (*), qui tous ve-noient de la faute du gouvernement; l’incroyable désordre desfinances, les tiraillements continuels de l’administration, parta-gée jusqu’alors entre deux ou trois ministres en guerre ouvertel’un avec l’autre, et qui, pour se nuire mutuellement, abîmoientle royaume {**) ; le mécontentement général du peuple et de tous

(b Je savois, par exemple, que le pré.-ident de .... étoit fortlié avec les eneyclopé-distes et 1rs holbachn ns.

(*) La guerre de sept ans.

(**) Machanlt, controleur-général, et le comte d’Argenson, ministre de la guerre,se battant, suivant l’expression du temps, à coups de parlement et de clergé ; à quoion peut ajouter le partage de la cour entre deux partis reconnoissant déjà p -ur chefs,l’un le duc d’Aiguiilon, qui faisoit ou croyoit faire sa cour au Dauphin; 1 autre, leduc de Choiseul, alors comte de Stainville, courtisan de la favorite, madame de Pom-padour.