548 LES CONFESSIONS.
M. de Malesherbes, à madame de Luxembourg; et les réponsesne venant point, ou ne venant pas quand je les attendois, je metroublois entièrement, je délirois. Malheureusement j’appris, dansle même temps, que le P. Griffet, jésuite ,avoit parlé de l 'Émile eten avoit rapporté même des passages. A l'instant mon imagina-tion part comme un éclair, et me dévoile tout le mystère d’ini-quité : j'en vis la marche aussi clairement, aussi sûrement que sielle m’eût été révélée. Je me figurai que les jésuites, furieux duton méprisant sur lequel j’avois parlé des collèges, s’étoient em-parés de mon ouvrage; que c’étoient eux qui en accrochoientl’édition ; qu’instruits par Guérin, leur ami, de mon état présent,et prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutois pas, ils vou-laient retarder l’impression jusqu’alors, dans le dessein de tron-quer, d’altérer mon ouvrage, et de me prêter, pour remplir leursvues, des sentiments différents des miens. Il est étonnant quellefoule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquersur cette folie, et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je lm’y montrer l’évidence et la démonstration. Guérin étoit totale-ment livré aux jésuites, je le savois. Je leur attribuai toutes lesavances d’amitié qu’il m’avoit faites; je me persuadai que c’étoitpar leur impulsion qu’il m’avoit pressé de traiter avec INéaulme ;que par ledit Néaulme ils avoient eu les premières feuilles de monouvrage ; qu’ils avoient ensuite trouvé le moyen d’en arrêter l’im-pression chez Duchesne, et peut-être de s’emparer de mon manu-scrit, pour y travailler à leur aise, jusqu’à ce que ma mort leslaissât libres de le publier travesti à leur mode. J’avois toujourssenti, malgré le patelinage du P. Berthier, que les jésuites nem’aimoient pas, non seulement comme encyclopédiste, mais parce-que tous mes principes étoient encore plus opposés à leurs maximeset à leur crédit que l’incrédulité de mes confrères, puisque lefanatisme athée et le fanatisme dévot, se touchant par leur com-mune intolérance, peuvent même se réunir, comme ils ont fait àla Chine, et comme ils font contre moi ; au lieu que la religion rai-sonnable et morale, ôtant tout pouvoir humain sur les consciences,ne laisse plus de ressource aux arbitres de ce pouvoir. Je savoisque monsieur le chancelier étoit aussi fort ami des jésuites : jecraignois que le fils, intimidé par le père, ne se vît forcé de leurabandonner l’ouvrage qu’il avoit protégé. Je croyois même voirl’effet de cet abandon dans les chicanes que l’on commençoit à mesusciter sur les deux premiers volumes, où l’on exigeoit des car-