PARTIE II, LIVRE XI. ( 1762.) 557
nétré le mystère, et entrevu ceux qui avoient mis en jeu le sieurBaiexsert.
Les sourds mugissements qui précèdent l’orage commen-çoient à se faire entendre, et tous les gens un peu pénétrants vi-rent bien qu'il se couvoit, au sujet de m in livre et de moi, quel-que complot qui ne tarderait pas d'éclater. Pour moi, ma sécurité,ma stupidité fut telle, que, loin de prévoir mon malheur, je n’ensoupçonnai pas même la cause, après en avoir ressenti l'effet.On commença par répandre avec assez d’adresse qu’en sévissantcontre les jésuites, on ne pouvoit marquer une indulgence partialepour les livres et les auteurs qui attaquoient la relig'on. On mereprochoit d'avoir mis mon nom à Y Émile, comme si je ne l’avoispas mis à tous mes autres écrits, auxquels on n’avoit rien dit. Ilsembloit qu’on craignît de se voir forcé à quelques démarchesqu’on ferait à regret, mais que les circonstances rendoient néces-saires, et auxquelles mon imprudence avoit donné lieu. Ces bruitsme parvinrent, et ne m’inquiétèrent guère : il ne me vint pasmême à l’esprit qu’il pût y avoir dans toute cette affaire la moin-dre chose qui me regardât personnellement, moi qui mesentoissi parfaitement irréprochable, si bien appuyé, si bien en règleà tous égards , et qui ne craignois pas que madame de Luxem-bourg me laissât dans l’embarras , pour un tort qui, s’il existait,était tout entier à elle seule. Mais sachant en pareil cas commeles choses se passent, et que l’u-age est de sévir contre les li-braires, en ménageant les auteurs, je n'étois pas sans inquié-tude pour le pauvre Duchesne, si M. de Malesherbes venoit àl’abandonner (*).
(*) C'est ici l i lien de faire connoüre une Déclaration de Mal sherbes relative àla publ cation de VÉmile, déclaration trouvée dans les papiers de Rousseau aj rcs samorf, et dont il est ét nnant que lui-même n’ait fait aucune mention dans scs Confes-sions ou ailleurs. Du Peyrou la jugée a\ ec raison trop importante, comme piôcejus-titicaîive, pour ne pas être connue du public, et l a en conséquence fait imprimer àla suite de la seconde partie des Confessions. En voici le tex'e :
«Quand M. Rousseau traita de son ouvrage intitulé Emile ou de l'Éducation , ceux avec quiil conclut son marché lui dirent que leur inteuliou étoil de le f.iire imprimer en Hollande. Unlibraire, devenu possesseur du manuscrit, demanda la permission de le faire imprimer enFrance sans en avertir l’auteur. On lui nomma un censeur. Le censeur aynut examiné les pre-miers cahiers, donna une liste de quelques changements qu’il croyait nécessaires. Cette liste futcommuniquée à M. Rousseau, à qui on av oit appris quelque temps auparavant qu'on avoit com-mencé ù imprimer son ouvrage à Paris.
« 11 déclara au magistral chargé de la librairie qu'il étoil inutile de faire des changements auxpremiers cahiers, pareeque la lecture de la suite feroit connoitre que l’ouvrage entier ne pour-roi t jamais ôire permis en France. II ajouta qu’il ne \ouloit rien faire en fraude des lois, et qu’iln'avoit fait son livre que pour être imprimé en Hollande , où il croyoit qu’il pouvait paroitre sangcontrevenir à la loi du pays.
« Ce fut d’après cette déclaration , faite par M. Rousseau lui-mème , que le censeur eut ordre