Band 
Tome premier.
Seite
558
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

558

3e restai tranquille. Les bruits augmentèrent, et changèrentbientôt de ton. Le public, et surtout le parlement, sembloients’irriter par ma tranquillité. Au bout de quelques jours la fer-mentation devint terrible; et les menaces changeant d’objet, s’a-dressèrent directement à moi. On entendoit dire tout ouver-tement aux parlementaires qu’on n’avançoit à rien à brûler leslivres, et qu’il falloit brûler les auteurs (a). Pour les libraires,on n’en parloit point. La première fois que ses propos, plus di-gnes d’un inquisiteur de Goa que d’un sénateur , me revinrent,je ne doutai point que ce ne fût une invention des holbachienspour tâcher de m’effrayer et de m'exciter à fuir. Je ris de cettepuérile ruse, et je me disois, en me moquant d’eux, que s’ilsavoient su la vérité des choses, ils auroient cherché quelque au-tre moyen de me faire peur : mais la rumeur enfin devint telle,qu’il fut clair que c’étoit tout de bon. Monsieur et madame deLuxembourg avoient cette année avancé leur second voyage deMontmorency, de sorte qu’ils y étoient au commencement dejuin. J’y entendis très peu parler de mes nouveaux livres, mal-gré le bruit qu’ils faisoient à Paris, et les maîtres de la maisonne m’en parloient point du tout. Un matin cependant, que j’étoisseul avec M. de Luxembourg, il me dit : Avez-vous parlé mal deM. de Choiseul dans le Contrat social? Moi ! lui dis-je en recu-lant de surprise, non, je vous jure ; mais j’en ai fait en revanche,et d’une plume qui n’est pas louangeuse, le plus bel éloge quejamais ministre ait reçu. Et tout de suite je lui rapportai le pas-sage. Et dans Y Émile? reprit-il. Pas un mot, répondis-je; il n’ya pas un seul mot qui le regarde. Ah! dit-il avec plus de vivacitéqu’il n’en avoit d’ordinaire, il falloit faire la même chose dansl’autre livre , ou être plus clair ! J’ai cru l’être, ajoutai-je ; je l’es-timois as-ez pour cela. 11 alloit reprendre la parole ; je le vis prêtà s’ouvrir; il se retint et se tut. Malheureuse politique de cour-tisan , qui dans les meilleurs cœurs domine l’amitié même !

Cette conversation, quoique courte, m’éclaira sur ma situation,

de discontinuer l'examen, et qu'on dit au libraire qu'il n'auroil jamais de permission. D’aprèsces faits, qui sont très certains et qui ne seront point désavoués, M. Rousseau peut assurer que sile livre intitulé Ém/le ou de l*Éducation a été imprimé à Paris malgré les défenses, cVst sansson consentement, c'est à son insu, et mémo qu'il a fait ce qui dépendoit de lui pour l’empécher.

« Les faits contenus dans ce'mémoire sont exactement vrais ; et puisque M. Rousseau desire queje le lui certifie, c'est une satisfaction que je ne peux lui refuser.

« AParis, le 31 janvier ITG6.

v de L.vmoigson de Malesherbes. »

(a) Var. qu’il falloit s'adresser directement aux auteurs. La fremîére

fois....