PARTIE II, LIVRE XI. ( 1762.) 559
du moins à certain égard, et me fit comprendre que c’étoit bien àmoi qu’on en vouloit. Je déplorai cette inouïe fatalité qui tournoità mon préjudice tout ce que je disois et faisois de bien. Cepen-dant, me sentant pour plastron dans cette affaire madame deLuxembourg et M. de Malesherbes, je ne voyois pas comment onpouvoit s’y prendre pour les écarter et venir jusqu’à moi : card’ailleurs je sentis bien dès-lors qu’il ne seroit plus question d’é-quité ni de justice, et qu’on ne s’embarrasseroit pas d’examinersi j’avois réellement tort ou non. L’orage, cependant, grondoit deplus en plus. Il n’y avoit pas jusqu’à Néaulme qui, dans la diffu-sion de son bavardage, ne me montrât du regret de s’être mêlé decet ouvrage, et la certitude où il paroissoit être du sort qui mena-çoit le livre et l’auteur. Une chose pourtant me rassuroittoujours :je voyois madame de Luxembourg si tranquille, si contente, siriante même, qu’il falloit bien qu’elle fût sûre de son fait, pourn’avoir pas la moindre inquiétude à mon sujet, pour ne pas medire un seul mot de commisération ni d’excuse, pour voir le tourque prendrait cette affaire, avec autant de sang-froid que si ellene s’en fût point mêlée, et qu’elle n’eût pas pris à moi le moindreintérêt. Ce qui me surprenoit étoit qu’elle ne me disoit rien dutout. Il me sembloit qu’elle aurait dû me dire quelque chose. Ma-dame deBoufflers paroissoit moins tranquille. Eilealloitetvenoitavec un air d’agitation, se donnant beaucoup de mouvement, etm’assurant que M. le prince de Conti s’en donnoit beaucoup aussipour parer le coup qui m’étoit préparé, et qu’elle attribuoit tou-jours aux circonstances présentes, dans lesquelles il importoit auparlement de ne pas se laisser accuser par les jésuites d'indiffé-rence sur la religion. Elle paroissoit cependant peu compter surle succès des démarches du prince et des siennes. Ses conversa-tions, plus alarmantes que rassurantes, tendoient toutes à m’en-gager à la retraite, et elle me conseilloit toujours l’Angleterre, oitelle m’offroit beaucoup d’amis, entre autres ie célèbre Hume, quiétoit le sien depuis long temps. Voyant que je persistais à restertranquille, elle prit un tour plus capable de m'ébranler. Elle mefit entendre que si j’étois arrêté et interrogé, je me mettois dansla nécessité de nommer madame de Luxembourg, et que sonamitié pour moi méritait bien que je ne m’exposasse pas à la com-promettre. Je répondis qu’en pareil cas elle pouvoit rester tran-quille, et que je ne la compromettrais point. Elle répliqua quecette résolution étoit plus facile à prendre qu’à exécuter ; et en