PARTIE II, LIVRE XI. ( 1762 .) 561
très me confirmèrent la même chose. Sur les absurdités dont onme rebattoit incessamment les oreilles, j’étois tenté de croire quetout le monde étoit devenu fou.
Sentant bien qu’il y avoit sous tout cela quelque mystère qu’onne vouloit pas me dire , j’attendois tranquillement l’événement,me reposant sur ma droiture et mon innocence en toute cette af-faire, et trop heureux, quelque persécution qui dût m’attendre ,d’être appelé à l'honneur de souffrir pour la vérité. Loin de crain-dre et de me tenir caché, j’allai tous les jours au château, et jefaisois les après-midi ma promenade ordinaire. Le 8 juin, veilledu décret, je la fis avec deux professeurs oratoriens, le P. Ala-manni et le P. Mandard. Nous portâmes aux Champeaux un petitgoûter que nous mangeâmes de grand appétit. Nous avions ou-blié des verres : nous y suppléâmes par des chalumeaux de seigle,avec lesquels nous aspirions le vin dans la bouteille, nous piquantde choisir des tuyaux bien larges, pourpomperàquimieuxmieux.Je n’ai de ma vie été si gai.
J’ai conté comment je perdis le sommeil dans ma jeunesse.Depuis lors j’avois pris l’habitude de lire tous les soirs dans monlit, jusqu’à ce que je sentisse mes yeux s’appesantir. Alors j’étei-gnois ma bougie, et je tâchois de m’assoupir quelques instantsqui ne duroient guère. Ma lecture ordinaire du soir étoit la Bible,et je l’ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette fa-çon. Ce soir-là, me trouvant plus éveillé qu’à l’ordina re , je pro-longeai plus long-temps ma lecture, et je lus tout entier le livrequi finit par le lévite (u) d’Ephraïm, et qui, si je ne me trompe,est le livre des Juges-, car je ne l’ai pas revu depuis ce temps-là.Cette histoire m’affecta beaucoup, et j’en étois occupé clans uneespèce de rêve, quand tout-à-coup j’en fus tiré par du bruit et dela lumière. Thérèse, qui la portoit, éclairoit M. La Roche, qui,me voyant lever brusquement sur mon séant, me dit : Ne vousalarmez pas ; c’est de la part de madame la maréchale, qui vousécrit et vous envoie une lettre de M. le prince de Conti. En effet,dans la lettre de madame de Luxembourg, je trouvai celle qu’unexprès de ce prince venoit de lui apporter, portant avis que, mal-gré tous ses efforts, on étoit déterminé à procéder cont re moi àtoute rigueur. La fermentation, lui marquoit-il, est extrême; rienne peut parer le coup ; la cour l’exige, le parlement le veut ; àsept heures du matin il sera décrété de prise de corps, et l’on en-ta) Via, ... qui finit par l histoire du lévite....