PARTIE II, LITRE XII. ( 1762 .) 577
soins bienfaisants, parceque, voulant être utile et non cajoleur, ilne savoit point flatter les gens qu’il n’estimoit pas. Dans la ridi-cule affaire du ministre Petitpierre, qui fut chassé par ses con-frères pour n’avoir pas voulu qu’ils fussent damnés éternelle-ment, milord s’étant opposé aux usurpations des ministres, vitsoulever contre lui tout le pays, dont il prenoit le parti; et quandj’y arrivai, ce stupide murmure n’étoit pas éteint encore. Ilpassoit au moins pour un homme qui se laissoit prévenir ; et detoutes les imputations dont il fut chargé, c’étoit peut-être la moinsinjuste. Mon premier mouvement, en voyant ce vénérable vieil-lard, fut de m’attendrir sur la maigreur de son corps, déjà dé-charné par les ans ; mais en levant les yeux sur sa physionomieanimée, ouverte et noble, je me sentis saisi d’un respect mêlé deconfiance, qui l’emporta sur tout autre sentiment. Au complimenttrès court que je lui fis en l’abordant, il répondit en parlant d’autrechose, comme si j’eusse été là depuis huit jours. Il ne nous dit pasmême de nous asseoir. L’empesé châtelain vestadebout. Pour moi,je vis dans l’œil perçant et fin de milord je ne sais quoi de si ca-ressant, que, me sentant d’abord à mon aise, j’allai sans façonpartager son sofa, et m’asseoir à côté de lui. Au ton familier qu'ilprit à l’instant, je sentis que cette liberté lui faisoit plaisir, et qu’ilse disoit en lui-même : Celui-ci n’est pas un Neuchâtelois.
Effet singulier de la grande convenance des caractères ! Dansun âge où le cœur a déjà perdu sa chaleur naturelle, celui de cebon vieillard se réchauffa pour moi d’une façon qui surprit toutle monde. Il vint me voir à Motiers, sous prétexte de tirer descailles, et y passa deux jours sans toucher un fusil. Il s’établitentre nous une telle amitié (car c’est le mot) que nous ne pouvionsnous passer l’un de l’autre. Le château de Colombier, qu’il habi-toit l’été, étoit à six lieues de Motiers; j’allois tous les quinzejours au plus tard y passer vingt-quatre heures, puis je revenoisde même en pèlerin, le cœur toujours plein de lui. L’émotion quej’éprouvois jadis dans mes courses de l’Ermitage à Eaubonneétoit bien différente assurément; mais elle n’étoit pas plus douceque celle avec laquelle j’approclioisde Colombier. Que de larmesd’attendrissement j’ai souvent versées dans ma route, en pensantaux bontés paternelles, aux vertus aimables, à la douce philoso-phie de ce respectable vieillard! Je l’appelois mon père, il m’ap-peloit son enfant. Ces doux noms rendent en partie l’idée de1 attachement qui nous unissoif, mais ils ne rendent pas encore