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Tome premier.
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LES CONFESSIONS.

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celle du besoin que nous avions l’un de l’autre, et du désir con-tinuel de nous rapprocher. Il vouloit absolument me loger auchâteau de Colombier, et me pressa long-temps d’y prendre à de-meure l’appartement que j’occupois. Je lui dis enfin que j’étoisplus libre chez moi, et que j’aimois mieux passer ma vie à le venirvoir, il approuva cette franchise, et ne m’en parla plus. O bonmilord! ô mon digne père! que mon cœur s’émeut encore enpensant à vous ! Ah ! les barbares ! quel coup ils m’ont porté envous détachant de moi! Mais non, non, grand homme, vous êteset serez toujours le même pour moi, qui suis le même toujours.Ils vous ont trompé, mais ils ne vous ont pas changé (*).

Milord maréchal n’est pas sans défaut ; c’est un sage, maisc’est un homme. Avec l’esprit le plus pénétrant, avec le tact leplus fin qu’il soit possible d’avoir, avec la plus profonde connois-sance des hommes, il se laisse abuser quelquefois, et n’en revientpas. Il a l’humeur singulière, quelque chose de bizarre et d'étran-ger dans son tour d’esprit. Il parolt oublier les gens qu’il voit tousles jours, et se souvient d’eux au moment qu’ils y pensent lemoins : ses attentions paroissent hors de propos; ses cadeauxsont de fantaisie, et non de convenance. Il donne ou envoie àl’instant ce qui lui passe par la tête, de grand prix ou de nullevaleur indifféremment. Un jeune Genevois, désirant entrer au ser-vice du roi de Prusse, se présente à lui : milord lui donne, aulieu de lettre, un petit sachet plein de pois, qu’il le charge de re-mettre au roi. En recevant cette singulière recommandation, leroi place à l’instant celui qui la porte. Ces génies élevés ont entre

01} est vrai de dire que milord maréchal, intimement lié avec Hume, fut sens*,blemeat affecté des torts de Rousseau envers ce dernier, et se montra affligé de leurrupture; mais il fut si peu détaché de lui, que peu de temps avant sa mort, arrivée enmai 1778 (six semaines avant la mort de Rousseau), il lui légua par son testament lamontre qu'il avoit toujours portée {Biographie universelle au mot Georges Keü ).La lettre de Rousseau à milord, du 19 mars 1767, écrite d’Angleterre et qu’on trou-vera dans la Correspondance, paroît être la dernière qu’il lui ait écrite. Peut êtreaussi milord n’y répondit-il point ; mais il est prouvé que long-temps encore aprèsiis se sont donné réciproquement de leurs nouvelles, et que milord n'a cessé de lesdésirer et de les recevoir avec plaisir. D’un autre cêté, cc passage des Confessionssuffiroit pour justifier Rousseau de l'accusation de s'être montré ingrat envers sonbienfaiteur.

C’est cependant cette accusation que d'Alembert a osé mettre en avant dans l’é-loge de milord maréchal prononcé par lui à l'Académie peu de temps après la mortde Rousseau, accusation que n’a pas craint de renouveler dernièrement l’auteur del'article de la Biographie universelle que nous venons de citer. Mais dès 1791 Gin-guené a parfaiiement prouvé combien cette accusation étoit fausse, et rendue plusodieme encore par la bénignité per fide du langage de l’accusateur. (Voyez Lettressurlts Confessions , note 3.)